ClassiqueInfo.com




Janine Jansen : la belle France

vendredi 20 mai 2011 par Philippe Houbert
JPEG - 66.3 ko
Janine Jansen
© Sara Wilson/Decca

La musique classique, en grande partie aux mains des « majors » de la musique tout court, copie les recettes de la variété et de la pop. Quand un artiste sort un disque, il se doit d’en assurer la promotion et ceci passe par une série de concerts dans lesquels le même programme est seriné, soirée après soirée. Dans le cas de la violoniste Janine Jansen, le CD à promotionner est intitulé Beau Soir (in french in the text). Ajoutez-y le joli minois de l’artiste et vous avez tous les ingrédients d’une soirée potentiellement cauchemardesque. Et pourtant...

Et pourtant Janine Jansen est une remarquable violoniste ( nous avons salué sa récente interprétation du rare concerto de Britten) et son concert, tout du moins pour la partie enregistrée sur le CD, fut de bonne à très bonne tenue. La Sonate de Debussy fait partie de ce grand projet de six sonates à la française par lequel le compositeur de Pelléas souhaitait contribuer à l’effort de guerre et à la défense d’un certain esprit face à la germanité. On sait que la maladie, puis la mort, empêchèrent Debussy d’aller au bout du projet puisque trois sonates seulement virent le jour : celles respectivement pour violoncelle et piano, et pour flûte, alto et harpe, de 1915, et celle pour violon et piano composée durant l’hiver 1916-17. Il est dommage que la Salle Pleyel ne dispose pas d’un espace d’une taille médiane pour accueillir ce genre de répertoire car l’enceinte dans laquelle évoluèrent Janine Jansen et Itamar Golan était bien trop vaste pour que toutes les subtilités d’écriture et d’interprétation soient perçues comme elles le méritaient. On aurait aimé que la lente introduction au piano soit mieux rendue par le pianiste (disons tout de suite que l’ensemble de sa prestation ce soir-là montra un manque de personnalité et transforma sa partie en simple accompagnement, là où le piano devrait être à part égale avec son partenaire), mais, dès la première envolée si magique du violon, Janine Jansen déploya une gamme de nuances dynamiques, jusqu’au quasi-silence, forçant les spectateurs à encore mieux écouter (toutes proportions gardées, comme Radu Lupu avait su le faire dans son admirable récital de la veille en la même salle). Les éclats débouchant sur le second thème (il fallait deviner ce qui aurait dû être le glas du piano) si typiquement debussyste et rappelant certains passages de La Mer furent magnifiquement exécutés. La souplesse rythmique et d’articulation dont fit preuve la violoniste néerlandaise durant tout le concert fut merveilleuse dans ce mouvement si difficile d’exécution. Nous aurons le même enthousiasme pour l’Intermède médian, si énigmatique, naviguant entre Children’s Corner et Préludes hispanisants (magnifique coda), et pour le Finale, simple comme une idée tournant sur elle-même, comme un serpent qui se mord la queue, disait Debussy.

Nous passons directement à la seconde moitié du concert pour demeurer dans la partie française du programme, bien maîtrisée par Janine Jansen. Le Thème et variations de Messiaen est une oeuvre du début des années 30, offerte comme cadeau de mariage par le compositeur à Claire Delbos, elle-même violoniste. Cette partition, peu jouée auparavant malgré sa facilité d’accès, fut remise en lumière par Gidon Kremer et Martha Argerich. Nous passerons sur l’indigence du pianiste dans sa partie (début de la première variation, début de la deuxième, scansion de la cinquième). Nous eûmes vraiment le sentiment d’entendre une violoniste bien seule, se débattant avec une très belle partition qui sonne comme un mouvement du Quatuor pour la fin du temps avant l’heure. Elle parvint à insuffler une tension très prenante grâce à une richesse de couleurs dont on ne la croyait guère capable. Suivait la Sonate de Ravel, dernière partition de musique de chambre du compositeur. Ravel avait conscience d’affronter la problématique « d’instruments essentiellement incompatibles et qui, loin d’équilibrer leurs contrastes, accusent ici même cette incompatibilité ». Le grand Jozsef Szigeti, qui joua l’œuvre avec Ravel se plaignait « de le trouver quelque peu nonchalant dans sa façon de jouer du piano ; à moins qu’insouciant ne qualifie mieux son attitude ». Plût au ciel que Janine Jansen ait eu à sa disposition un pianiste nonchalant, voire insouciant ! Itamar Golan fut simplement incompétent : incompétent à rendre correctement l’écriture contrapuntique de l’Allegretto initial ; incompétent à accompagner sa partenaire dans le Blues ; incompétent techniquement dans le Perpetuum mobile. Restait à Janine Jansen à se débrouiller seule dans cette partition d’une grande virtuosité (disons par honnêteté que le CD trouve Golan en bien meilleure prestation). La liberté de ton qu’elle y déploya fut admirable, peut être moins que dans la Sonate de Debussy. On sentit aussi que le Blues avait quelque chose de fabriqué, mais n’est ce pas aussi l’esprit de cette pièce, si étrangère à l’univers de Ravel ?

Au lieu de compléter ce programme français par une œuvre du même univers, l’une des sonates de Fauré par exemple, Janine Jansen choisit la Sonate en la majeur D.574 de Franz Schubert. Très curieux choix qui s’avéra problématique tellement le sens des nuances appliqué efficacement aux trois autres œuvres tomba ici dans le chichiteux, dans le souci du détail l’emportant sur la forme, dans l’absence de construction. Le Scherzo. Presto et l’Allegro vivace final souffrirent moins de ces défauts mais l’Allegro moderato initial et le bel Andantino sombrèrent rapidement dans une petite musique salonnarde évidemment à total contresens de l’œuvre. En écoutant cela, nous pensâmes souvent à la réflexion d’Arthur Schnabel relative aux œuvres pour piano de Mozart : « trop facile pour les enfants, trop difficile pour les adultes ».

En bis, Janine Jansen et son accompagnateur donnèrent deux extraits figurant sur leur CD : l’anecdotique Retour à Montfort l’Amaury du suisse Richard Dubugnon et le guimauveux Beau soir de Debussy trop revu par Jasha Heifetz. Impeccable sonorité de Janine Jansen très applaudie par un public jeune, une fois n’est pas coutume à Pleyel.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Salle Pleyel
- 12 mai 2011
- Claude Debussy (1862-1918), Sonate pour violon et piano
- Franz Schubert (1797-1828), Sonate pour violon et piano en la majeur « Grand Duo » D.574
- Olivier Messiaen (1908-1992), Thème et variations
- Maurice Ravel (1875-1937), Sonate pour violon et piano en sol majeur
- Janine Jansen, violon
- Itamar Golan, piano






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 842768

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Récitals   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License