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Ivan Moravec vers sa flamme

jeudi 4 juin 2009 par Théo Bélaud
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Ivan Moravec
© Anost Nosek

La statue du commandeur du piano tchèque, de façon totalement incompréhensible, n’a jamais rempli une salle à Paris. Le dernier concert en date, au TCE, n’aura pas fait exception à la règle. Les apparitions publiques de ce superbe pianiste devraient pourtant être à thésauriser : bientôt octogénaire, contraint de se ménager, Ivan Moravec donnait là l’un de ses cinq récitals prévus d’ici octobre prochain ! Les suivants étant tous programmés en République Tchèque.... Alors, thésaurisons, même si cela ne concerne qu’une moitié de concert.

On pourrait presque séparer les interprètes des Kinderszenen en deux catégories métonymiques, indépendamment de la qualité de réalisation : d’un côté, ceux qui font toujours entendre la voix haute de Fürtchtenmachen d’un bout à l’autre de la pièce, et de l’autre, ceux qui dès le départ valorisent le contrepoint en appuyant le motif initial à tous les étages. Généralement, les huit premières mesures de cette onzième pièce résument l’esprit de l’interprétation de l’œuvre, plutôt vocal et lyrique, ou plutôt creusé et harmoniques. Le fait que le Fürtchtenmachen de Moravec ne permette pas de choisir de quel côté pencher pourrait certes conduire à chercher la signification d’une autre voie, mais la chose semble pourtant difficile. Ivan Moravec parait ici avoir quelque difficulté à choisir en général ce qu’il souhaite faire, dans la mesure où il ne semble pas vraiment pénétrer ces scènes d’enfants, mais plutôt chercher durant ce premier quart d’heure un contact avec l’instrument apparemment réticent à se laisser dominer. Certes, pour bonne partie, le légendaire raffinement de la sonorité du tchèque est au rendez-vous, mais, et le contraste à quelques jours d’intervalle avec Radu Lupu en est cruel, cette belle sonorité se donne à entendre comme telle, et non comme transcendance de l’expression. Le discours en reste lui au stade d’une interrogation de la partition, parfois séduisante (Haschemann, décanté mais tenu, servi par cette élégance particulière du staccato de Moravec), mais souvent trop anecdotique, surtout dans la sublime triplette finale - curieusement, là où l’interprétation récente de Denis Matsuev avait soudainement décollé. Au moins, peut-on souligner l’absence totale de volontarisme comme de coquetteries de Moravec dans cette œuvre où, à un stade particulièrement sensible, l’intention est ennemie de l’expression. Dommage que cette absence n’ait laissé que trop de place à l’aléatoire discursif et technique, à l’image d’un Glückes Genug frustrant d’indétermination dans les plans sonores. Et, dans l’ensemble, ces Kinderszenen auront systématiquement manqué de subtilité dynamique, tout se passant entre le mp et le poco f.

L’Appassionnata arrivant ensuite a pu peut-être paraître encore plus problématique à une bonne partie de l’auditoire. Le cas nous semble pourtant plus discutable et intéressant, certes sans relever d’une domination pianistique supérieure - le contraire eût tout de même été étonnant. Si la stabilité rythmique et l’intelligibilité des plans posent encore problème à de nombreux endroits, essentiellement du premier mouvement, quelque chose de plus solide se fait curieusement jour dans la conduite, et la fusion des éléments pianistiques attendue commence à se produire. La sonorité gagne en intensité contrôlée, et l’une des marques de fabrique les plus appréciables de Moravec de pointer le bout de son nez : à savoir cette main gauche extrêmement détendue, alliée à une science supérieure de la pédale, parvenant- la chose est rarissime - à maintenir la netteté harmonique parfaite des graves, en particulier pour les notes brèves et fortes : le jeu d’échanges sur le motif interrogatif obstiné y gagne notoirement en clarté et surtout en caractère impérieux. Le thème et variation renoue en revanche avec les principales difficultés constatées dans Schumann : absence de progression dynamique et manque de stabilité ; la frustration est plus grande, car Moravec est pourtant rentré ici dans son univers sonore et a nettement détendu sa gestuelle. Mais l’assurance n’y est pas encore. Le finale, aux articulations caractéristiques de celui qui reste un véritable artisan du piano, enjolive assez le sentiment général de cette première partie et laisse vivre l’espoir d’entendre, ne serait-ce que quelques minutes, le meilleur Moravec.

Ce sera pour une superbe seconde partie, Les Sons et les Parfums... installant d’entrée une autre dimension au récital. Une exécution que l’on trouvera rétrospectivement d’autant plus marquante que même celle de Radu Lupu un mois plus tard n’aura pu en minimiser le souvenir - il est vrai que l’intégrale du premier livre de Lupu n’atteignait ses hauteurs de croisières que juste après, l’air des Collines, sans doute... Ici, comme dans un Children’s Corner constituant le point culminant de la soirée, Moravec apparait enfin tel qu’on l’aura presque fantasmé, c’est-à-dire en unique héritier pianistico-spirituel de Michelangeli (de façon beaucoup plus évidente que pour Argerich et Pollini, et ce n’est pas leur faire injure que de le dire). Ce qui impose de lever deux malentendus possibles : d’une part, Moravec ne singe en rien les options de Michelangeli - à quoi bon ? D’autre part, cela ne revient pas, quoique l’on pourrait en déduire, que le tchèque se révèle d’un coup le plus musicalement transcendant des techniciens : mais qu’il bascule ici à un stade supérieur, sans aucun doute. Grâce spécialement à l’aboutissement de cette caractéristique qui est bien plus qu’un détail, cette capacité à dominer la coloration du registre grave sans jamais le surligner, à timbrer sans épaissir, à piquer sans accentuer. De cette base si précieuse, et d’une décontraction et d’une autorité clairement supérieures à celles montrées en première partie, résultent des Gradus ad Parnassum, The Snow is Dancing (les rondes !) et Golliwogg’s Cake-walk des plus marquants, et profondément touchants d’élégance mélancolique. On ne s’attendait pas forcément à rester à un niveau comparable pour les deux grandes ballades de Chopin clôturant le récital, et pourtant ! - peu s’en fallait.

Et soit dit en passant, cela signifie qu’il s’agit simplement que Moravec nous a donné les meilleurs Chopin que nous ayons entendus en 2009 ! Il se montre plus creusé qu’un Lugansky pourtant de très bon cru, bien plus distingué qu’un Matsuev assez emprunté, et infiniment plus maître de son piano que Kissin, Biss, Blechacz et Anderjewski - le deuxième et le cinquième avaient eux aussi joué la ballade en fa mineur : la jeune garde en prend pour son grade ! Même si dans la fa mineur justement, les qualités d’articulation, d’intelligibilité des plans et de contrôle harmonique masquent peut-être une relative inertie agogique, et comme une fugace impression de routine... réserve ne s’appliquant nullement à une étonnante sol mineur, à laquelle on ne croyait guère au vu des approximations, sur un plan purement digitale, de l’Appassionnata ! Là encore, sans qu’il ne s’agisse du tout de mimétisme interprétatif (Moravec ne recherche pas spécialement la rectitude), l’aura qui semble tomber directement des masterclasses d’Arezzo fait opérer sa magie. Comme dans son Children’s Corner, Moravec relâche tous les muscles et déconnecte le commandement intellectuel pour accéder au niveau supérieur de contrôle discursif et pianistique, où les contradictions se résolvent d’elles-mêmes : la sophistication est là, avec la simplicité ; le rubato, avec la distance ; la complexité harmonique, avec la transparence ; le roulement des gammes, sans renforcement de battue ; la puissance ressentie, mais non voulue. Après tout, mieux valait que l’évolution se fasse en ce sens : Moravec n’a peut-être plus les moyens de faire rêver durant une heure et demi, mais il a largement ceux de rappeler à la réalité du concert certains aspects de la technique pianistique relevant de la survivance. Longue vie !

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Elysées.
- 8 avril 2009.
- Robert Schumann (1810-1856) : Kinderszenen, op. 15 ; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°23 en fa mineur, op. 57 ; Claude Debussy (1865-1918) : extrait de Préludes, Livre I, Les Sons et les Parfums Tournent dans l’Air du Soir ; Children’s Corner ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Ballade n°4 en fa mineur, op. 52 ; Ballade n°1 en sol mineur, op. 23.
- Ivan Moravec, piano.











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