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Intelligence des mots, musiciens intelligents

jeudi 16 septembre 2010 par Vincent Haegele
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© Arnaud Guérin

Moins connue et fréquentée que ses illustres consœurs Pleyel ou Champs-Elysées, la salle du Théâtre Adyar n’en demeure pas moins une référence pour l’acoustique et le confort auditif. Aussi, c’était un véritable plaisir que d’entendre en ces murs François Le Roux et son fidèle accompagnateur Jeff Cohen entremêler les mélodies de Francis Poulenc et les Songs de Samuel Barber. Programme intelligent, cohérent, magnifiquement articulé autour des liens qui unissaient les deux compositeurs, aux cultures différentes mais aux intérêts partagés.

A l’origine de ce concert sortant de l’ordinaire, le projet de l’Association Capricorn, dont le but est de promouvoir l’œuvre de Samuel Barber en France : pour ceux qui l’auraient ignoré, 2010 n’est pas seulement l’année Chopin, Barber aurait fêté son centième anniversaire s’il avait vécu jusqu’à ce jour. Cependant, musicien aux immenses qualité et homme de culture et de partage, le compositeur américain était également tourné vers la musique des autres. On se souvient de ses conversations avec les représentants des écoles d’avant-garde, de son intérêt pour ce qui faisait ailleurs et de sa grande facilité à converser dans plusieurs langues. Érudit polyglotte, curieux de tout, son chemin devait fatalement croiser celui de Francis Poulenc, dont il fréquentait le même entourage à Paris. Les deux hommes surent s’apprécier et Poulenc rencontra Barber lors de ses tournées américaines : on ne pouvait rêver de meilleurs amitiés franco-américaines.

C’est cette amitié particulière que François Le Roux chante, et de façon impeccable. Le programme a en effet tout pour séduire : Fancy, l’unique mélodie anglaise composée par Poulenc, sur un poème de Shakespeare, le cycle des Mélodies passagères d’après Rilke, écrit par Samuel Barber. A ces raretés, s’ajoutent les incontournables Banalités et Poèmes de Louis Aragon de Poulenc, ainsi que les magnifiques et trop rarement interprétées Hermit Songs de Barber. Tel jour, telle nuit, d’après Eluard et les Three Songs op.45 complètent le panorama.

Que doit-on en retenir d’abord ? Que l’accroche de l’affiche, « Le Dandy et le Voyou » était un peu excessive et que c’est avant tout un topos que de vouloir accoler systématiquement la notion de « moine et voyou » à Francis Poulenc, dont la grande sagesse et le raffinement substantifique s’expriment même dans les plus canailles des textes d’Aragon. Il n’y a pas de véritable opposition de style et de pensée entre Poulenc et Barber, bien que leurs esthétiques musicales divergent : facilité exacerbée de la mélodie chez le Français, recherches harmoniques savantes chez le second. Il faut avouer que l’un complète parfaitement l’autre.

Que doit-on retenir ensuite ? Que François Le Roux est un maître de la diction, que ce soit de la française, et ça on le savait depuis longtemps, mais aussi de l’anglaise, qu’il manie sans effort, tout en laissant clairement percer ses propres « origines » linguistiques, inévitable pour qui n’est pas de culture anglo-saxonne de naissance. Force est de reconnaître que l’accent français se marie bien à la prosodie de Barber, notamment dans les Hermit Songs, suprêmes d’introspection et de lyrisme. La modestie naturelle de Le Roux, aidée par l’accompagnement raisonnable de Jeff Cohen (quel sens de la modération et de l’usage des pédales du piano), aide à faire vivre des textes qui parlent simplement de choses graves, que ce soit ceux des anonymes irlandais du VIIIe siècle, ou ceux de Rilke (s’il existe un dandy dans cette soirée, alors que l’on veuille bien que cela soit lui). Il n’en reste pas moins que François Le Roux est plus à l’aise dans Poulenc que dans Barber, mais il fréquente le premier depuis bien plus longtemps : le naturel de son expression devrait bientôt prendre le dessus et assimiler totalement le style, plus austère, du compositeur américain.

Que doit-on retenir finalement ? Un concert intelligent, comme on en fait trop peu, dans tous les sens du terme : intelligent et spirituel, intelligible et compréhensible, sans affectation et surtout sans aucun dandysme.

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- Paris
- Théâtre Adyar
- 10 septembre 2010.
- Francis Poulenc (1899-1963), Fancy ; Deux poèmes de Louis Aragon ; Banalités ; Tel jour, telle nuit.
- Samuel Barber (1910-1981), Hermit Songs ; Mélodies passagères ; Three songs op.45.
- François Le Roux, baryton
- Jeff Cohen, piano






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