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Intégrale Beethoven au TCE : les fleurs vénéneuses du Quatuor Artemis

vendredi 12 novembre 2010 par Carlos Tinoco
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Artemis Quartett
© Boris Streubel

L’un des événements de cette saison de musique de chambre à Paris, c’est évidemment l’intégrale des quatuors de Beethoven par les Artemis. Ces derniers sont clairement l’une des meilleures et des plus intéressantes formations des ces dix dernières années, ils ont longuement mûri leur Beethoven et ils plongent cette année dans les seize quatuors qu’ils achèvent également d’enregistrer. Les deux premiers concerts de ce cycle, organisé au Théâtre des Champs-Elysées par Jeanine Roze Production, ont été à la hauteur de notre impatience : passionnants, discutables, souverains, fous et bizarres, tout cela à la fois.

Le Quatuor Artemis a connu un bouleversement important il y a quelques années : le remplacement quasi simultané de l’un des violons et de l’altiste. Leur intégrale Beethoven de cette année n’est pas seulement un tournant dans leur carrière, c’est aussi une manière de tirer un premier bilan sur les résultats de ces modifications. Ces dernières sont d’autant plus sensibles que les Artemis sont un des quatuors qui décident de faire alterner les violons au rôle de Primarius. L’identité stylistique de l’ensemble exige donc un équilibre que ces concerts permettaient de tester. La première réponse, c’est que l’inscription de Gregor Sigl nous semble encore un peu problématique. Force est de constater que le quatuor joue avec plus de liberté, respire avec plus de naturel quand Natalia Prischepenko mène les opérations. Pourtant non seulement Sigl est excellent violoniste et quartettiste mais il n’est pas sûr que ce soit son jeu ni sa personnalité qui soient en cause. Il s’agit peut-être d’une conséquence logique de ce qui fait toute la particularité du Quatuor Artemis.

Ce quatuor est habité par une folie qu’incarnent parfaitement Natalia Prischepenko et le violoncelliste Eckart Runge. Elle fait à la fois la force, l’unicité et les limites de leurs interprétations. Les Artemis sont toujours sur un fil et seule une extrême détente leur permet d’y danser vraiment. Natalia Prischepenko peut en lâcher son archet à la fin d’un mouvement, se perdre quelques secondes dans un tourbillon qu’elle a elle-même provoqué, il y a un naturel dans son geste et une complicité avec ses partenaires qui permettent à l’ensemble de tenir. Quand Gregor Sigl tente la même chose, on sent qu’il force son naturel et l’ensemble se raidit. Cela reste de très haute tenue, mais laisse l’auditeur sur sa faim.

Ce n’est pas le seul aspect discutable de leurs interprétations. Le Quatuor Artemis est un paradoxe : on pourrait dire qu’il aborde Beethoven de manière diamétralement opposée à la démarche du Quatuor Zehetmair. Chez ces derniers, tout partait de l’harmonie ; chez les Artemis il n’y a que des lignes qui tentent de se fuir désespérément et qui se heurtent à leur propre enchevêtrement. Le Beethoven des Zehetmair, c’est Prométhée triomphant du feu, celui des Artemis c’est Prométhée enchaîné, condamné à un supplice éternellement renouvelé. Y en a-t-il un plus grand que l’autre ? Pour notre part, on se gardera de choisir. Ce que les Artemis ont perdu en équilibre, avec le départ des deux membres fondateurs, ils l’ont gagné en radicalité, à présent que le quatuor est dirigé par les deux éléments les plus incontrôlables de la formation initiale, que suivent sans tempérer Gregor Sigl et Friedemann Siegle (il faut dire que ce dernier donne l’impression qu’il serait capable de suivre jusqu’au bout n’importe quelle proposition tant il dégage d’assurance).

Le Quatuor op. 18 n°1, mené par Natalia Prischepenko, qui ouvrait le premier concert aura permis de faire admirer d’emblée une des grandes forces du Quatuor Artemis (qui existait déjà dans leur formation initiale et qui a perduré) : l’art des attaques. Cette décontraction, ce relâchement, ce naturel, sans concession ni au tranchant, ni à la vivacité, on connaît peu de quatuors qui en possèdent le secret. L’étirement éperdu des lignes dans le deuxième mouvement touche au sublime, même s’il s’en dégage toujours aussi un parfum morbide, ce qui, pour un quatuor de jeunesse ne va pas de soi. Les deux derniers mouvements confirment l’impression : nous sommes dans une lecture tourmentée, dans une articulation qui déjà menace de se désarticuler, même si elle est parfaitement conduite. La comparaison avec le Quatuor op.18 n°4 qui ouvrait le second concert est éclairante : c’est Gregor Sigl qui y tient le poste de premier violon. Si la direction reste globalement la même, un soupçon de raideur, de véhémence, quelques traits un peu forcés empêchent qu’on soit totalement emporté.

Du côté des quatuors médians, n°11 op.95 pour le premier concert, n°7 op.59 n°1 pour le deuxième, c’est Natalia Prischepenko qui officie. Le onzième « serioso » nous aura un peu plus convaincu que le premier « Razumovsky ». En particulier le premier mouvement de l’op.95 dont tant de quatuors ne parviennent pas à exprimer la violence ou deviennent brutaux. Là, le caractère « borderline » des Artemis (expression que j’emprunte à un collègue) les sert à merveille : le naturel avec lequel ils tendent le fil à l’extrême leur permet de ne rien retenir sans que jamais cela semble forcé. On y retrouve tout ce qui nous avait enivré dans leur Grande Fugue hallucinée des Bouffes du Nord. Le deuxième mouvement devient une plainte lascive aux effluves empoisonnés et sur cet élan, la fin de l’œuvre devient une fuite, convulsive, fiévreuse, vers une résolution qui ne vient pas.

L’opus 59 n°1 aurait pu être magistral, si on n’y avait pas senti ça et là un soupçon de volontarisme ou d’effets dans la conduite. Alors qu’on pensait que c’était peut-être celui qui leur conviendrait le mieux, et peut-être justement pour cela, c’est celui qui a peut-être le plus exposé les limites de leur démarche, même quand Natalia Prischepenko tient le premier violon. Ils y sont magnifiques, souvent, mais notamment dans le mouvement lent, quelque chose se morcèle et si l’on jouit des phrases, c’est avec un peu de mauvaise conscience, parce qu’on sait qu’il y manque une lumière. Celle que seuls donnent les quatuors qui parviennent à y faire entendre l’orgue derrière le chant éperdu.

S’agissant des quatuors de la dernière période, tout était réuni pour que le quinzième soit plus abouti que le seizième. Parce que ce dernier était réservé à Gregor Sigl, mais aussi parce que son écriture plus périlleuse s’accommode mal des réserves qu’on a émises sur leur geste interprétatif. Dans l’opus 132 il y eut en revanche des moments étourdissants, notamment dans les deux derniers mouvements.

Concerts passionnants et contrastés, donc, qui n’auront pas forcément plu à tout le monde, mais qui nous laissent dans l’attente fiévreuse des prochains.

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 17 octobre 2010
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), quatuors à cordes n°1 en fa majeur opus 18 n°1 « Lobkowitz » ; n°11 en fa mineur opus 95 « Quartetto serioso » ; n°15 en la mineur opus 132
- 07 novembre 2010
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Quatuors à cordes n°4 en ut mineur opus 18 n°4 « Lobkowitz » ; n°16 en fa majeur opus 135 ; n°7 en fa majeur opus 59 n°1 « Razumovsky »
- Quatuor Artemis : Natalia Prischepenko, violon ; Gregor Sigl, violon ; Friedemann Weigle, alto ; Eckart Runge, violoncelle






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