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In Memoriam

dimanche 28 septembre 2008 par Bertrand Balmitgère
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Pascal Rophé
© Philippe Luc

Ce premier point d’orgue de la vingt-sixième édition du festival Musica de Strasbourg prit, par la force des choses, l’allure d’un double hommage. Un concert « inaugural » (en réalité le deuxième au programme) qui était initialement dédié à la mémoire de Karlheinz Stockhausen (1928-2007) disparu en décembre dernier. Avec l’annonce de la mort le 18 septembre d’un autre géant de la musique contemporaine, Mauricio Kagel, Musica ne pouvait pas demeurer en reste et un vibrant éloge lui fut rendu. Kagel était un habitué des lieux qu’il illumina de tout son talent, ne se départissant jamais de son sourire légendaire. La musique contemporaine, comme le rappelait justement Jean-Dominique Marco, directeur du festival dans son discours d’avant concert, a perdu en peu de temps trois de ses figures majeures en la personne de Stockhausen, de Kagel mais aussi de György Ligeti (1923-2006). Mais pour ceux qui doutaient encore de la capacité qu’a cette musique d’avant-garde à se renouveler, Musica s’est très vite chargée de dissiper les derniers doutes.

Avec cette année encore pas moins de 39 concerts, 56 compositeurs, 97 œuvres et 28 créations et premières françaises. Musica, le festival international des musiques d’aujourd’hui, est assurément l’un des rendez-vous majeurs de la création et de la diffusion musicale contemporaine en Europe. Programmation courageuse qui va souvent de pair avec la qualité de ses interprètes, gage du succès qu’on lui connaît.

Cette soirée hommage, placée sous les auspices de Pascal Rophé et de son Orchestre Philharmonique de Liège, était aussi celle de la rencontre des générations. À l’image de Gruppen qui superpose les sonorités de trois orchestres, le programme du concert symbolisait les trois âges de la musique contemporaine. Celui des pionniers avec bien sûr Stockhausen et son impressionnant Gruppen. La maturité avec le génial Extenso, solo n° 2 de Pascal Dusapin. Et enfin la jeunesse et le renouveau avec le Vertigo de Christophe Bertrand. Parallèle intéressant surtout lorsque l’on sait qu’à l’âge de Christophe Bertrand aujourd’hui (né en 1981) Stockhausen se lançait dans l’aventure de la composition de Gruppen.

Privilège de l’âge, commençons par le « pape » de la musique contemporaine en France, Pascal Dusapin (né en 1955). Fidèle compagnon du festival Musica depuis ses origines, il est encore à l’honneur cette année. C’est presque logiquement que le concert s’ouvrit avec son Extenso (1993-94), et plus précisément le deuxième de ses sept solos pour orchestre. Cycle que le compositeur vient d’achever tout récemment. La musique de Dusapin a cela de formidable qu’elle est un miroir tendu vers notre société, chacun peut y voir le reflet de son propre vécu.

Sous la baguette experte de Pascal Rophé, Extenso fut pris d’un souffle épique, d’une force qui emporta tout sur son passage. L’auditeur, littéralement pris à la gorge par un magma de sonorités tonitruantes, ne peut ressortir indemne et vide d’émotion d’une telle expérience musicale. Rophé et sa phalange dont la réputation n’est plus à faire dans ce répertoire donnaient une impression d’aisance assez déconcertante qui se prolongea tout au long du concert. La direction de ce chef talentueux – mais injustement méconnu – est d’une précision diabolique, aucun détail ne semble pouvoir lui échapper. Sa gestuelle rappelle celle d’un Pierre Boulez, mais avec beaucoup plus de mordant. Rophé est incisif comme peu, un vrai plaisir à voir à l’œuvre. C’est une véritable leçon de direction qu’il donna tout au long de cette soirée.

L’événement de ce début de festival fut sans conteste la création de Vertigo de Christophe Bertrand, une commande de l’Etat. A vingt-sept ans, on peut dire de Bertrand qu’il a vraiment tout pour lui. Deux mentors d’exceptions : Pierre Boulez et Pascal Dusapin, et ce qui ne gâche rien, un talent et une inventivité qui en laisserons pantois plus d’un. Avec un tel nom, Vertigo, ce double concerto pour deux pianos et grand orchestre, promettait un suspense hitchcockien et en outre des vertiges.

Encore une fois Rophé et Liège ne manquèrent pas l’occasion de faire des étincelles, c’est vraiment le mot juste, tant cette œuvre est tout en superposition de vitesses, en impuretés et même en bruit, osons le mot. Ce vertige, pour reprendre Bertrand, ne connaît « aucun répit, aucun temps mort. Pas de silence, pas de lenteur ». Après une telle démonstration sonore qui pourrait encore en douter ?

Le plus spectaculaire était encore à venir avec l’exécution de Gruppen, œuvre complexe tant sur les moyens qu’elle demande que d’un point de vue artistique. Karlheinz Stockhausen n’avait donc pas trente ans quand il composa cette oeuvre. Il semble que c’est à cet âge que bien des génies commencent à briller de leurs premiers feux. Ce feu intérieur qui explique sans nul doute le caractère révolutionnaire de cette œuvre créée à Cologne le 24 mars 1958. Elle symbolise pour beaucoup à la fois une époque tournée vers l’avenir et une pensée iconoclaste de la musique.

L’œuvre est peu jouée car elle nécessite un effectif pléthorique et des installations adéquates. L’orchestre est en effet divisé en trois ensembles égaux (ici placés sur des estrades de coté) dirigés simultanément par trois chefs. Pascal Rophé, Jean Deroyer, Lucas Vis se partagèrent les trois Gruppen, donnant lieu à ce qui est toujours une expérience musicale, spatiale et visuelle marquante.

Ces derniers temps, un constat s’impose à nous. Il semble que la musique classique se résume de plus en plus, aux yeux du grand public à quelques têtes d’affiche. Pour beaucoup, la musique contemporaine n’est que du bruit ou des caprices d’intellectuels qui se réserveraient un dernier espace d’élitisme. Dans cette optique, nous n’émettrons qu’un seul regret au sujet de cette soirée. Pourquoi un tel festival, ne cherche-t-il pas à se démocratiser et à ouvrir ses portes au plus grand nombre ? Comment le contemporain peut-il se faire connaître, aussi longtemps que les salles de concerts seront garnies au trois quarts d’invités et autres VIP en tout genre ?

Le plus grand des hommages pour Kagel et Stockhausen, ne serait-il pas que leur art dépasse toutes les frontières ?

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- Strasbourg
- Palais de la Musique et des Congrès
- 20 septembre 2008
- Pascal Dusapin (né en 1955), Extenso, solo n° 2 pour orchestre ; Christophe Bertrand (né en 1981), Vertigo, Concerto pour deux pianos et orchestre ; Karlheinz Stockhausen (1928-2007), Gruppen pour trois orchestres
- Hidéki Nagano, Sébastien Vichard, piano (Vertigo)
- Orchestre Philharmonique de Liège
- Pascal Rophé, Jean Deroyer (Gruppen), Lucas Vis (Gruppen), direction











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