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Hippolyte et Aricie : questions de reconstitution

mardi 12 juin 2012 par Gilles Charlassier
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Jaël Azzaretti, L’Amour ; Andrea Hill, Diane ; Anne-Catherine Gillet, Aricie ; Topi Lehtipuu, Hippolyte
© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney

Etrennée en 2009 au Théâtre du Capitole de Toulouse, la nouvelle production d’Hippolyte et Aricie commandée à Ivan Alexandre signe le retour de la première tragédie lyrique de Rameau sur la scène de l’Opéra de Paris, seize ans après celle de Jean-Marie Villégier, dirigée alors par William Christie. A rebours d’une certaine doxa qui exige une actualisation des œuvres censée les rendre plus accessibles au public d’aujourd’hui, le journaliste et metteur en scène français assume une esthétique qui se veut d’époque, dans un esprit de restitution de ce qui se faisait alors dans le répertoire lyrique.

Le pari était pourtant risqué, d’autant que la résurrection d’Atys l’an dernier constitue pour beaucoup, quoiqu’avec une relative partialité, l’aune à laquelle se juge désormais toute nouvelle approche « historique » dans le répertoire baroque. On pourrait d’ailleurs reconnaître dans les frises des plafonds une certaine réminiscence de ceux qui ornent le prologue dans l’opéra de Lully. Les décors d’Antoine Fontaine, tout en perspectives, flattent l’œil d’agréable manière, d’autant que les éclairages à la fois pastels et automnaux d’Hervé Gary leur confèrent une atmosphère bucolique que n’auraient pas reniée les peintres du dix-huitième galant. Si les machines se font discrètes dans la première partie de soirée, elles ne manquent pas à l’appel du monstre des mers qui engloutit le héros au quatrième acte. Croissants de Diane qui couronnent prêtresses et chasseresses, divinités qui descendent des cintres, le matériel technique et symbolique de l’opéra baroque ne fait pas défaut, et témoigne d’un consciencieux travail de reconstitution.

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Anne-Catherine Gillet, Aricie ; Topi Lehtipuu, Hippolyte ; Aurélia Legay, La Grande Prêtresse de Diane
© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney

Pourtant alors que ce dernier enthousiasmait dans la vision que Jean-Marie Villégier nous a légué d’Atys, il peine ici à renouveler une aussi éclatante réussite. Peut-être faut-il en chercher les raisons dans l’approche des deux productions, très différentes, malgré l’apparence de similitude. Dans Lully, le vocabulaire scénographique et chorégraphique était mobilisé non pour réaliser une historiographie, mais pour façonner un imaginaire qui enjambe le fossé entre le Grand Siècle et le vingtième. L’objectif était de rendre éloquents pour notre sensibilité contemporaine les codes de celle du dix-septième, révélant la paradoxale et atemporelle « actualité » du sacrifice de Cybèle. Au théâtre, Ivan Alexandre semble avoir préféré l’image, au demeurant réussie. De manière symptomatique d’ailleurs, ce sont les mouvements chorégraphiques réglés par Natalie van Parys, empruntant à différents anachronismes, que l’on a chargés de décontextualiser le drame d’un point de vue chronologique, preuve s’il en est que c’est avant tout une question d’esprit – de grammaire – plus que de matériel.

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Jaël Azzaretti, L’Amour
© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney

On ne boudera cependant pas notre plaisir, particulièrement dans le deuxième acte, aux Enfers, sans nul doute le plus satisfaisant. Les masques inversés qui recouvrent les Parques produisent un effet certain. Mais la relative placidité de la production, pour une part assumée, aplanit la progression dramatique de l’ouvrage, sensible dans des éclairages en aplat qui trahissent d’évidente manière le dynamisme plus focalisé de l’éclairage à la bougie – les travaux d’André Green et Benjamin Lazar en ont depuis plusieurs années administré la preuve.

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Marc Mauillon, Tisiphone ; Stéphane Degout, Thésée
© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney

Cette inconstance dans la tension se trouve probablement accentuée par les dimensions de la salle du Palais Garnier, qui ont exigé d’étoffer les effectifs de figurants, figeant davantage des ensembles devenus plus massifs. Le problème pénalise également le Concert d’Astrée, dans une fosse peut-être un peu basse pour ne pas interférer avec l’intelligibilité vocale. D’autant que la battue d’Emmanuelle Haïm, vigilante au plateau et généreuse envers les couleurs de ses pupitres, se révèle parfois inconstante, en particulier au début de la soirée, où elle semble hésiter à aller jusqu’au bout des ramifications de la rythmique très détaillée de la partition. A l’instar des bons vins, la fraîcheur un peu fruste de la formation entendue lors de cette première s’arrondira probablement au fil des représentations.

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Topi Lehtipuu, Hippolyte ; Anne-Catherine Gillet, Aricie
© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney

Nonobstant ces réserves, reconnaissons que le tissu orchestral déployé constitue un écrin de premier ordre pour les chanteurs. Avec Stéphane Degout, Thésée reçoit une incarnation exemplaire, qui prend sans conteste dans ce rôle le relais de Laurent Naouri. Les inflexions presque rocailleuses de la voix, valorisées par une technique qui recherche toujours la luminosité de l’émission, traduisent à la perfection les contrastes qui s’affrontent dans l’âme du héros. A ses côtés, Sarah Connolly mêle admirablement le miel et les fragrances fruitées à la limite de l’acidité dans une Phèdre torturée qui n’hésite pas à arracher des cris de souffrance. Elégante quoiqu’un peu surette, Anne-Catherine Gillet compose une Aricie attachante, tandis que Topi Lehtipuu démontre une intelligence remarquable en Hippolyte, rachetant les instabilités de la ligne décelées ça et là.

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Andrea Hill, Diane ; Jaël Azzaretti, L’Amour
© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney

Avec une certaine componction dans l’intonation, Andrea Hill se distingue de l’Amour sémillant de Jaël Azzaretti, sans ménagement parfois pour la diction. Salomé Haller confère à Oenone des accents dramatiques tandis que Marc Mauillon impressionne littéralement en Tisiphone. Aurélia Legay se montre convaincant en Grande Prêtresse de Diane autant qu’en chasseresse. François Lis se révèle plus à l’aise en Jupiter qu’en Pluton, un peu grave pour lui. On retiendra les Parques : Nicholas Mulroy, la Première, Aimery Lefèvre en deuxième, également Arcas, et Jérôme Varnier, la Troisième, qui porte aussi le trident de Neptune. Manuel Nuñez Camelino, un suivant, se signale en Mercure et Sydney Fierro complète le plateau en chasseur. Préparé par Xavier Ribes, le chœur du Concert d’Astrée enfin se démarque par un sens de l’idiome appréciable autant qu’indispensable dans la tragédie lyrique à la française.

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- Paris
- Palais Garnier
- 09 juin 2012
- Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Hyppolite et Aricie (1733), Tragédie en cinq actes et un prologue. Paroles de l’abbé Simon Joseph Pellegrin.
- Mise en scène, Ivan Alexandre ; Décors, Antoine Fontaine ; Costumes, Jean-Daniel Vuillermoz ; Lumières, Hervé Gary ; Chorégraphie, Natalie van Parys.
- Sarah Connolly, Phèdre ; Anne-Catherine Gillet, Aricie ; Andrea Hill, Diane ; Jaël Azzaretti, L’Amour ; Salomé Haller, Oenone ; Marc Mauillon, Tisiphone ; Aurélia Legay, La Grande Prêtresse de Diane/Une chasseresse ; Topi Lehtipuu, Hippolyte ; Stéphane Degout, Thésée ; François Lis, Pluton/Jupiter ; Nicholas Mulroy, Première Parque ; Aimery Lefèvre, Arcas/Deuxième Parque ; Manuel Nuñez Camelino, Un suivant/Mercure ; Jérôme Varnier, Neptune/Troisième Parque ; Sydney Fierro, Un chasseur.
- Marc Barret, Emile Bregougnon, Anna Chirescu, Angèle Fontaine, Sébastien Montagne, Anne-Sophie Ott, Léa Perat, Gilles Poirier, Raphaël Rodriguez, Arthur Zakirov : danseurs
- Orchestre et Chœur du Concert d’Astrée ; Xavier Ribes, direction des chœurs.
- Emmanuelle Haïm, direction.






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