ClassiqueInfo.com




Herrmann, maître incontesté des Hauts de Hurlevent

samedi 17 juillet 2010 par Vincent Haegele
JPEG - 65.1 ko
Marianne Crebassa
© Luc Jennepin

Quelle bonne, quelle magnifique surprise et quelle découverte rafraîchissante : alors que la majeure partie des festivals européens se bornent à ressasser jusqu’à la nausée le répertoire confortable, remâché et rabattu (Don Juan, quelle audace !), Montpellier confirme avec grâce son statut de festival à la fois grand public et ouvert sur les répertoires injustement négligés. Il y aura eu Bloch, avec son Macbeth oublié, Respighi et la fantastique Campana Sommersa, Alfano, Pizzetti et bien d’autres. Cette année, la surprise du chef, René Koering en l’occurrence, c’est ce monument que sont les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, mis en musique par le fascinant Bernard Herrmann, maître incontesté du suspense cinématographique. Ne serait-ce que pour ce grand coup de vent frais, nous serions déjà ravi ; mais il y a encore la musique et quelle musique !

Bernard Herrmann (1911-1975) est un cas particulier dans l’histoire de la musique classique du XXe siècle : élève de Percy Grainger (entre autres), admirateur de Ravel et Debussy (ce qui constitue une première incohérence avec le fait d’avoir été l’élève du très francophobe Grainger), ami et disciple de Charles Ives, chef d’orchestre à la CBS puis à Londres et enfin inventeur dans tous les sens du terme de techniques musicales efficaces destinées à créer une sorte de courant musical atmosphérique. Entendons-nous dès le départ, ce que Herrmann a mis en pratique à partir de 1940 puis 1950 au cinéma avait déjà considérablement été réfléchi au cours de ses années de formation. Tournant le dos à la musique ultra descriptive et envahissante de Steiner ou Deutsch, Herrmann propose dès son arrivée à la CBS un mode d’expression réduit, fondé sur l’alternance répétée de formules obsédantes et marquantes, dont l’une d’elles, une simple seconde majeure descendante va devenir pour ainsi dire sa marque de fabrique. On est en droit de parler de « courant atmosphérique ».

JPEG - 59.2 ko
Boaz Daniel, Laura Aikin
© Luc Jennepin

Homme de culture avant d’être un musicien travaillant pour les studios, Bernard Herrmann a longuement souffert de l’éloignement des scènes que lui causait son travail à Hollywood, l’essentiel de sa production dite classique se situant entre les années 1930-1950 puis après 1964, date de sa rupture spectaculaire avec celui qui était destiné à la révéler pour toujours, Alfred Hitchcock. S’il n’est pas question de gloser ici sur les raisons de cette rupture, Herrmann prétendant en gros que le succès des films de Hitchcock était en partie dû à sa musique (ce qui est en pratique vrai) et Hitchcock lui répondant que l’insuccès de ses dernières productions lui était justement dû, Herrmann dut pendant de nombreuses années s’interroger sur la viabilité et la forme de son art musical, confessant dans une lettre datant de 1965, n’avoir « qu’un écho de talent ». On aurait envie de lui répondre aujourd’hui que cette impression était fausse et que depuis vingt ans déjà, il est à la source même de tout un renouveau musical et compositionnel, mêlant adroitement, à sa manière, éléments tonaux et réflexions sur l’atonalité. Et le fait de produire, avec plus de soixante ans de retard, sur une scène française son unique opéra est en quelque sorte la preuve qu’il est et restera un compositeur à part entière.

On peut en effet largement débattre sur le chemin de traverse emprunté par Bernard Herrmann : le cinéma aura permis à divers compositeurs, peu désireux de se glisser dans le moule castrateur et stérile du sérialisme à tout prix, de trouver une forme d’expression médiane, parfois contraignante, parfois libératrice. Herrmann aura ainsi dans les années 1940 l’occasion de travailler avec parfois dix ans d’avance sur des techniques alors en voie de développement telles que la peinture sur bande, l’emploi de matériel électronique (on pense aux Oiseaux) ou l’insertion d’instruments hors norme dans des formations classiques, que ce soient les violons électriques de The Day The Earth stood still, ou les terrifiants synthétiseurs Moog de Sisters. La fin de l’opéra Wuthering Heights voit l’emploi décomplexé d’une bande magnétique venue s’ajouter à l’orchestre. Par-dessus toutes ces innovations, Herrmann reste fidèle à une esthétique exigeante et solidement ancrée dans une tradition orchestrale à mi-chemin entre Berlioz, Tchaïkovski et Schönberg. Epargné par les débats esthétiques de son temps, il aura l’occasion de développer son propre langage et préparer le terrain d’une nouvelle forme d’expression musicale.

JPEG - 57.1 ko
Groupe vocal Opera Junior
© Luc Jennepin

Wuthering Heights est en quelque sorte un essai, comportant quelques maladresses, destiné à fixer les règles de cette expression partagée entre lyrisme exacerbé et sentiments d’une grande morbidité. L’opéra est long, très long, courant sur un large prologue et quatre actes, ménageant de longs interludes orchestraux. Le traitement des voix solistes, en dépit de magnifiques mélodies, est généralement assez uniforme, partagé entre le récitatif wagnérien et les accès lyriques propres aux ouvrages des compositeurs anglais tels que Delius, Elgar et même Britten. Cela sera sans doute notre seule et unique réserve : Herrmann est un homme d’orchestre et il n’est jamais aussi à son aise que lorsqu’il fait intervenir l’ensemble des instruments et bien que capable d’écrire de splendides mélodies (« I have dreamt in my life dreams », de Cathy), il ne parvient pas toujours à donner une personnalité indépendante à ses personnages. Mais c’est là un moindre défaut, car l’orchestre se révèle traité de manière suprême, en particulier les cordes et les harpes, au nombre de deux, et dont les parties sont celles de deux solistes. Les interventions solistes de l’orchestre sont toutes invariablement marquantes, depuis l’hypnotique prélude, dont la forme est répétée sans évoluer, jusqu’au dernier interlude, « Meditation » réservé aux cordes seules et d’une beauté stupéfiante (à tel point que Herrmann finit par le reprendre d’un seul bloc pour Mrs Muir’s Adventure, film de Mankiewicz.

La production donnée en cette année 2010 à Montpellier a pour elle de nombreux atouts : un orchestre très réceptif à la direction imaginative et parfaitement en phase avec le propos du livret d’Alain Altinoglu, un plateau vocal d’une grand homogénéité et une salle (l’Opéra Berlioz) à l’acoustique exceptionnelle, permettant de goûter parfaitement l’originalité de l’orchestration et ses multiples détails. Parmi tant de détails à citer, nous mentionnerons le final du premier acte et son « Christmas Carol », admirablement bien défendu par la troupe de jeunes chanteurs du groupe vocal Opéra Junior, peu désarçonnés par l’apparition dissonante de la clarinette basse au beau milieu de leur chœur. Nous mentionnerons également la remarquable composition de Vincent Le Texier, très à l’aise pour interpréter Hindley Earnshaw, l’écorché vif alcoolique (exceptionnelle aria de la vengeance durant le 4e acte) et l’abattage de Boaz Daniel dans le rôle de Heathcliff, rôle tout en aspérité et contradictions qu’il est facile de rater. Laura Aikin n’est pas toujours à son aise dans le rôle de Cathy, accentuant parfois le côté « jeune fille » de son personnage sans parvenir toutefois à camper son autre face, celle d’une jeune sauvageonne à l’esprit exalté. Enfin, et c’était là la révélation de la soirée, il convient de louer la voix et le timbre magnifiques de la mezzo-soprano Marianne Crebassa, véritable Isabella Linton, parvenant même à faire oublier que l’on était ici en présence d’une version de concert sans mise en scène. Une magnifique soirée, donc, et l’on attend comme il se doit avec impatience l’enregistrement qui devrait suivre. Quant à Bernard Herrmann, espérons qu’une petite place lui sera désormais consacrée un peu plus souvent dans les concerts : rappelons simplement qu’il aurait fêté ses 100 ans l’année prochaine.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Montpellier
- Opéra Berlioz
- 14 juillet 2010
- Bernard Herrmann (1911-1975), Wuthering Heights, opéra en un prologue et 4 actes.
- Laura Aikin, Catherine ; Boaz Daniel, Heathcliff ; Vincent Le Texier, Hindley ; Hanna Schaer, Nelly Dean ; Yves Saelens, Linton ; Marianne Crebassa, Isabella Linton ; Jérôme Varnier, Joseph ; Nicolas Cavallier, Mr.Lockwood.
- Groupe vocal Opéra junior
- Orchestre National de Montpellier Languedoc-Roussillon.
- Alain Altinoglu, direction.






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 812897

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License