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Henry Lawes, vous connaissez ?

samedi 26 mars 2011 par Philippe Houbert
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La Rêveuse
© Anne-Marie Berthon

L’ensemble La Rêveuse nous a comblé en nous invitant à la découverte de Henry Lawes, compositeur anglais dont les spécialistes de la viole de gambe connaissent le frère, William, passé à la postérité dans des conditions plus favorables que celles qui furent réservées à l’aîné.

Henry Lawes naquit en 1595 et eut une partie importante de sa formation musicale forgée aux côtés de John Cooper, mieux connu sous le pseudonyme qu’il utilisa après ses voyages au-delà des Alpes, de Giovanni Coperario ou Coprario selon les versions. Cette formation eut sa petite importance pour les œuvres mises au programme par les musiciens de la Rêveuse. En 1626, il devint gentilhomme à la Chapelle royale, charge à laquelle il ajouta celle de « musicien du Roi pour les luths et les voix », postes qu’il occupa jusqu’à ce que le Commonwealth (instauration de la République cromwellienne en 1649) supprime toute musique sacrée. La Restauration de la monarchie lui permit de devenir Musician in the Private Musick for the voices, poste qu’il garda jusqu’à sa mort en 1662 et qui fut occupé, quelques années plus tard, par Henry Purcell.

Le legs musical laissé par Henry Lawes réside, outre quelques pièces instrumentales, en trois recueils parus respectivement en 1653, 1655 et 1658, et intitulés Ayres and Dialogues for one, two and three voyces. Au total, cette production de songs atteint le nombre impressionnant de 450 partitions. D’autre part, de nombreuses anthologies, tel le célèbre Playford Book, intégrèrent des œuvres de Henry Lawes.

De quoi cette musique est elle faite ? Quelles en sont les influences ? Lawes fut critiqué pour des raisons diamétralement opposées. Certains trouvaient les mélodies agréables mais assez superficielles ; d’autres reprochaient les extravagances, jugées peu musicales. En fait, cette diversité de critiques met bien en exergue l’extrême variété de perspectives adoptées par Henry Lawes et ce fut là une des grandes réussites du concert donné aux Billettes que d’illustrer cette hétérogénéité de styles et d’inspirations. Le programme comportait une petite vingtaine de songs signées Henry Lawes, auxquelles le jeune ténor américain Jeffrey Thompson ajoutait trois pièces du frère William et une du contemporain Nicholas Lanier.

La marque de fabrique de Lawes est donc faite d’ingrédients en apparence disparates : son maître Coprario lui avait certainement appris l’art de l’ornementation italienne, mais aussi l’art de la déclamation expressive florentine d’un Caccini. L’air de cour à la française est aussi présent dans certaines pièces, par l’utilisation de certaines strophes reprises (doubles) de façon très ornée. Mais le plus remarquable est bien dans la synthèse réussie par Lawes en adaptant ces influences étrangères aux accents et à la métrique spécifiques de la langue anglaise. On sait aussi que le compositeur était un ténor aigu, tessiture emblématique de la musique anglaise de ce temps, et qu’il devait s’accompagner lui-même au luth et au théorbe.

De ce savant mélange, Jeffrey Thompson et les musiciens de l’ensemble La Rêveuse, Benjamin Perrot, Françoise Bolton et Bertrand Cuiller, rendirent compte grâce à une parfaite connaissance des modes interprétatifs de cette musique. On ne sut qu’admirer le plus, des quasi schumanniens (par le texte) Oft have I sworn I’d love no more, Perfect and endless circles are, de l’extraverti Or you, or I, Nature did wrong, de la sublime déploration pré-purcellienne I rise and grieve, des humoristiques Bid me but live, and I will live et Wert thou yet fairer than thou art, du si poétique Slide soft you silver floods, du coquin O tell me love ! O tell me fate !. Les sommets émotionnels furent sans doute les deux très belles déplorations enchaînées Sleep soft, you cold clay cinders et Transcendant beauty. En entendant ces œuvres, on ne pouvait que s’étonner du total anonymat [1] dans lequel elles se sont perdues au fil des siècles. On n’est aucunement devant de jolies découvertes anecdotiques mais face à de petits chefs d’œuvre qui trouveraient sans problème leur place aux côtés des plus belles pages de Purcell.

Le grand triomphateur de cette superbe soirée fut, on l’aura compris, au-delà de Henry Lawes, Jeffrey Thompson, étonnant ténor américain, passé par le Jardin des voix des Arts Florissants et qui s’est déjà fait connaître, notamment dans le Pirame et Thisbé de Rebel et Francoeur donné à Nantes et Angers en 2007. Un timbre très agréable, une technique parfaite, une projection des mots remarquable et une expressivité aussi efficace dans les pièces lyriques, plus dramatiques ou carrément humoristiques. Il était visible que Thompson avait pris un plaisir fou à préparer ce programme et jouissait de pouvoir nous en faire partager les plaisirs.

Si nous avions à donner un conseil à l’ensemble pour de prochaines prestations, ce serait de raccourcir un petit peu le programme. Vingt et une songs, c’est un peu long, car il est malheureusement impossible de suivre le texte, très souvent de grande qualité (Henry Lawes était ami de Milton, avec lequel il collabora au masque Comus), dans l’obscurité d’une église comme celle des Billettes. D’autre part, le souci des ensembles de donner leur moment de gloire à chaque musicien tourne un peu au systématisme et n’est pas toujours justifié. Les pièces intercalées au cours du concert rompaient un peu inutilement l’unité poétique du récital. Si Bertrand Cuiller nous délivra un superbe In Nomine de John Bull, si les pièces pour luth de William Lawes étaient de très belle qualité, on n’en dira pas de même du reste. Mais demeurons bien sûr l’enthousiasme suscité par la formidable découverte de ce répertoire et remercions en Jeffrey Thompson et les musiciens de La Rêveuse.

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- Paris
- Eglise des Billettes
- 11 mars 2011
- Henry Lawes (1595-1662), Songs extraits des Ayrs and Dialogues
- William Lawes (1602-1645), Songs – Alman, Corants 1 & 2 pour luth et clavecin
- Nicholas Lanier (1588-1666), Song
- John Bull (1562-1628), In Nomine, pour clavecin
- Thomas Tomkins (1572-1656), Ground Arthur Phillips, pour clavecin
- John Jenkins (1592-1678), Air and saraband pour viole
- Daniel Norcombe (1576- ca. 1626), Tregian’s ground pour viole et basse continue
- Jeffrey Thompson, ténor
- Ensemble La Rêveuse : Florence Bolton, dessus et basse de viole ; Bertrand Cuiller, clavecin anglais ; Benjamin Perrot, théorbe, luth et direction

[1Hormis un très beau disque de Robin Blaze paru chez Hypérion.






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