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Haitink et Chicago : une Jupiter et une première symphonie de Brahms luxueuses

vendredi 2 octobre 2009 par Carlos Tinoco
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Bernard Haitink
© Fred Toulet / Salle Pleyel

Mais le luxe n’est pas forcément l’émotion. Bernard Haitink dans la Symphonie Jupiter, c’est une petite surprise, mais dans Brahms, avec le son de Chicago, la réussite ne peut être que totale ? Pas sûr. C’est à un concert fascinant que nous avons assisté, pas forcément bouleversant. Ce magnifique octogénaire a montré qu’il a encore infiniment de musique en lui et on ne mesurera peut-être qu’à sa mort l’importance de son héritage. Mais Chicago est-il l’orchestre idéal ? Des pupitres somptueux, on ne peut que l’accorder. Cela suffit-il ?

Bernard Haitink mozartien, ce n’est pas une évidence. Quelques belles intégrales d’opéra, quelques incursions au disque ou en concert, mais rien qui se compare à sa relation avec Brahms ou Bruckner. Dès le début du premier mouvement, on a compris : cette Symphonie n°41 ne doit rien aux recherches des baroqueux. Son classicisme intemporel la place aussi à des années lumières de la façon d’un Fricsay : ici l’évènement n’est rien, la continuité de la ligne est tout. Comme s’il ne fallait jamais permettre à la tension de se relâcher. Cela produit une sensation d’étirement dans laquelle, s’il y a une verticalité abrupte, c’est sous la forme sous-jacente mais omniprésente d’une explosion qu’on attend continuellement, de cette rupture qui guette sans cesse et ne vient jamais. On peut légitimement attendre tout autre chose dans le premier mouvement de cette symphonie et on aurait pu imaginer que ce grand chef de fosse qu’est aussi Bernard Haitink fasse ressortir la parenté de l’œuvre avec l’opéra : il n’en est rien, cette Jupiter n’est ni narrative, ni dramatique. Mais au-delà des choix interprétatifs, il faut admettre que cette manière de tisser toutes les subtilités de l’écriture mozartienne en une trame qui se resserre jusqu’à n’être plus qu’un fil tendu sur l’abîme est d’une rare maîtrise et d’une majesté intimidante. Passé l’instant de surprise, les deuxièmes et troisièmes mouvements traités de la même manière s’imposent comme une évidence. Ajoutons à cela un art extrême de l’étagement des plans sonores qui permet de faire ressortir magnifiquement la prodigieuse écriture contrapuntique du dernier mouvement, c’est un peu étourdi qu’on conclut ce périple. Et s’ensuit l’émotion de voir l’homme accuser enfin son grand âge une fois la symphonie achevée et saluer en vacillant après avoir conduit ce parcours d’une main parfaitement sûre.

Pourtant quelque chose dans tout cela laisse un peu sur sa faim. Certes, les cordes de l’orchestre sont d’une rondeur irréprochable, la petite harmonie, en grande forme, d’une transparence exquise, et tous les pupitres se montrent capables de phrasés délicats. Mais justement, ce velours systématique, l’absence de la moindre âpreté, le gommage de tout contraste trop violent produisent une sensation de luxe acoustique qui n’est pas forcément le véhicule idéal de l’expression musicale. Un confrère faisait la comparaison avec une Cadillac un peu trop chromée et, en effet, malgré trois ans de direction de Haitink, on chercherait en vain le souvenir de ce qui fut un jour l’orchestre de Reiner. Il est vrai que Solti puis Barenboïm sont longuement passés par là…

Ce qui affleurait comme soupçon dans Mozart est plus net dans la symphonie n°1 de Brahms pour laquelle nous disposons d’une pléthore de comparaisons sous la direction du même chef, avec des orchestres pas vraiment mineurs, du Concertgebouw au LSO en passant par la Staatskapelle de Dresde. La conception n’a pas été bouleversée depuis les premiers enregistrements et Haitink reste fidèle à cette approche qui entrelace les dimensions épiques et lyriques de cette œuvre tout en refusant le monumentalisme comme les excès de fureur. Haitink est un immense brahmsien, il serait curieux que cela ne s’entende pas à la tête d’une phalange comme le CSO, même si on peut discuter tel ou tel détail [1]. Mais ces attaques un peu moins tranchantes qu’avec d’autres orchestres, ces pianissimos qui n’en sont jamais vraiment finissent par fondre tout cela en un tout qui a perdu de son caractère. Le moment qui pourrait résumer tout le reste, c’est cette fin de deuxième mouvement où Brahms a voulu un effet de contraste entre violon et cuivres, mais où ces derniers semblent s’effacer poliment pour laisser leur Konzermeister faire son numéro, certes avec infiniment de chic. Des réserves dans un ensemble qui reste évidemment de très haute volée.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 20 septembre 2009
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Symphonie n° 41 en Ut majeur KV551 « Jupiter »
- Johannes Brahms (1833-1897), Symphonie n° 1 en ut mineur Op.68
- Chicago Symphony Orchestra
- Bernard Haitink, direction

[1Notre confrère Théo Bélaud regrettait qu’il omette la reprise dans le premier mouvement comme le font la plupart des chefs, cf. son argumentation dans l’article consacré à Daniele Gatti.






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