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György Kurtág, face à la musique

jeudi 11 novembre 2010 par Thomas Rigail
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Marta Kurtág et György Kurtág
© Benjamin Chelly

La réputation de György Kurtág semble acquise : ce concert qui lui est dédié dans le cadre du Festival d’automne voit dans un Opéra Garnier quasi-complet le compositeur et son épouse exécuter, dos au public, quelques Játékok et transcriptions sur un piano avec « super-sourdine », très légèrement amplifié pour l’occasion, avant deux créations françaises d’œuvres récentes.

L’exercice des Játékok est maintenant connu, et presque un passage obligé pour le couple Kurtág, qui le réalise toujours avec la même malice, la même complicité visible : ici, entre onze extraits de Játékok (parmi la centaine d’écrits) se glissent deux transcriptions de Bach, un extrait de Mikorokosmos de Bartók et une pièce de Janos Pilinszky, à ce point dans l’esprit du récital qu’elle passerait presque pour un autre « jeu ». Il y a là une telle modestie que le piano devient un îlot d’intimité au milieu de la vaste scène de Garnier, espace rempli de vides parasites que l’auditeur devra braver en acceptant la simplicité de l’écoute. L’intimité est déjà ancrée dans le projet des Játékok, qui tient du journal de composition, cahier infini dans lequel Kurtág peut noter, plus que des fragments et des esquisses, des moments de musique, entrelacés directement à l’horizon de la vie. A l’image des grands écrits intimes d’artistes, il rend compte d’un geste d’écrire qui n’est pas limité à des heures de composition mais compénètre l’existence même du compositeur, qui est aussi musicien et pédagogue, tout cela rassemblé dans une écriture qui apprend et transcrit, modèle des miniatures, investit la pratique et est investie par elle. On y accède sans doute mieux au contact direct des partitions ou mieux encore dans l’exécution pour soi – l’ouvrage a à l’origine une vocation pédagogique –, mais à défaut, le spectateur l’entend sous les doigts généreux du couple Kurtág, dans l’amabilité d’un piano en sourdine. Quarante-cinq minutes de musique, trois bis, et l’espace toujours rempli de vides.

La deuxième partie fera entendre deux œuvres en création française : la première, Colindă-Baladă (2006), pour chœur et ensemble, qui utilise un chant de noël recueilli en 1913 par Béla Bartók, est une œuvre qui apporte peu au catalogue de Kurtág. L’effectif instrumental choisi vis-à-vis du « double chœur mixte » demandé par la partition est passablement curieux, car les neufs instruments sont reléguées aux marges de l’inaudible dès qu’ils jouent avec le chœur, sans que l’écriture semble justifier ce déséquilibre : l’ensemble est régulièrement utilisé à des fins de transitions entre les phases du texte, au travers d’harmonies tenues ou de séquences plus purement instrumentales, fonction qui semble dans les faits contredite par le faible volume sonore qui limite la continuité entre les parties chantées et les parties instrumentales. L’ensemble Musikfabrik ne semble pas en cause, et ce choix est sans doute volontaire, mais la fragmentation du discours en est d’autant plus prégnante sans que la partition paraisse réellement enrichie par cet effet de sourdine de l’ensemble instrumental. La partition suit par ailleurs un chemin esthétique relativement attendu : entre les trois scènes de villages de Bartók et les chants a capella de Ligeti, les lignes éparses, les allusions modales, le contenu populaire transfiguré par son essence hypertrophiée dans les frottements harmoniques et les rythmes sévères, se déploient dans une austérité un peu redondante, d’autant plus quand les intrigues sus-citées de la forme ne convainquent pas sur la longueur de l’œuvre. Le Chœur de la Philharmonie de Cluj, dirigé par Cornel Groza et accompagné par un ténor solo (Ovidiu Daniel, au timbre lumineux) au rôle incertain, manœuvre néanmoins avec force et précision dans la partition, avec une excellente diction.

Les Quatre poèmes d’Anna Akhmatova (1997-2008), pour soprano et ensemble, sont plus réussis en dépit d’une esthétique là encore passablement attendue. L’intrusion dans le quatrième poème d’un attirail bruyant (sirène, caisse claire, machine à vent…), inhabituel pour Kurtag par son effet purement figuratif (ils introduisent les vers « Toute la ville est de glace »), ne caractérise pas une œuvre qui choisit plutôt les chemins de l’entre-deux, supportés par une orchestration raffinée, en particulier dans l’assez beau « Dirge » soutenu par les instruments aux sons non tenus (cymbalum, harpe, percussions, célesta, quelques glissandi de violon), et qui investit le texte dans une agitation fantomatique, à l’effroi distant. La soprano Natalia Zagorinskaia, créatrice de l’œuvre, livre un chant assuré vocalement mais surtout d’un engagement de chaque instant, soutenu par un ensemble MusikFabrik débarrassé des problèmes d’équilibre et dans une certaine mesure de forme dans ces structures courtes et articulées à la progression douloureuse du texte. Cela étant, cet expressionnisme mesuré, dans lequel une ligne vocale extravertie et ardente, suivant au premier degré une poétique bien intégrée aujourd’hui (la preuve en est la création prochaine de l’opéra de Mantovani), domine le discours, le fond instrumental réagissant à ses inflexions et à ses sursauts en courts traits désordonnés sans véritablement créer son propre domaine, est passablement daté et apparaît comme la continuation d’un style très familier plutôt que l’ouverture à de nouvelles perspectives esthétiques. La perpétuation, pour ne pas dire recyclage, sans grande envergure d’un matériau poétique et musical d’un autre siècle, et mainte fois travaillé sous des formes diverses par les compositeurs russes, est réalisée avec suffisamment de patience et d’humilité, et doublée d’un investissement personnel tenace, pour ne pas appeler de critique, mais la pièce laisse l’impression d’une œuvre qui pourra s’attirer sans difficulté, sans vraiment la chercher, la bienveillance de tous, progressistes excessifs comme partisans d’une musique moderne mais sensible. Une certaine évidence domine donc la soirée et met en sourdine les questionnements, mais quand la musique dite contemporaine arrive avec une telle matière à Garnier, on peut se demander si elle n’appartient pas déjà au passé.

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- Paris
- Opéra Garnier
- 02 novembre 2010
- Gyorgy Kurtag (né en 1926), Extraits de Jatékok et transcriptions ; Colinda-Balada ; Quatre poèmes d’Anna Akhmatova
- Marta Kurtag et György Kurtag, piano
- Natalia Zagorinskaia, soprano
- Daniel Ovidiu, ténor
- Choeur de la Philharmonie de Cluj
- Ensemble Musikfabrik
- Cornel Groza, direction
- Olivier Cuendet, direction











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