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Gutman, oui, bien sûr, mais pas que …

samedi 7 janvier 2012 par Philippe Houbert
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Yuri Temirkanov
© Sasha Gusov

Les concerts auxquels l’immense Natalia Gutman accepte de participer ressemblent fort à des offices consacrés à la déesse Musique. C’est évidemment le cas lorsqu’elle se produit seule. Ca l’est encore lorsque sa chère complice Elisso Virsaladaze se joint à elle. Et l’on ne parle pas ici des légendaires échanges avec Sviatoslav Richter ou Oleg Kagan que le disque nous a conservés. Pour ce qui est de la partie concertante, il faut faire avec la rareté : Dvorak avec Sawallisch, Schumann avec Abbado et les deux concertos de Chostakovitch, en 1988, avec Yuri Temirkanov et le Royal Philharmonic Orchestra. Brilliant Classics nous sortira-t-il un jour un bon coffret d’archives ?

C’est justement le Concerto n°2 de Chostakovitch qui servait de première partie à ce concert de l’Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg avec le même Temirkanov. Concerto énigmatique à de maints égards (Largo initial conçu pour être celui d’une symphonie, final revu complètement tellement le compositeur en trouvait faible la première mouture) mais largement supérieur au premier pourtant plus souvent joué. Cette œuvre nous fait naviguer de la plus désespérée introspection du premier mouvement à une sorte de toccata martiale interrompue par l’étrange cadence apaisante servant de refrain du final, en étant passé par une danse tirée d’une chanson populaire d’Odessa dans l’Allegretto intermédiaire. De ce concerto, qui inaugure la dernière période créatrice de Chostakovitch, personne (ni Rostropovitch avec Svetlanov ou Rojdestvenski, ni Mörk avec Jansons, ni Shafran avec Temirkanov) n’a su rendre compte dans toute sa complexité, qui est de refuser l’écartèlement entre désespoir et héroïsme. Il est fascinant de mesurer comment Natalia Gutman, en 23 années séparant l’enregistrement paru chez RCA et le concert du Théâtre des Champs-Elysées, est parvenue, tout en restant fidèle à une ligne directrice, à épurer tout ce qui n’est pas l’essentiel, à savoir des notes sur une partition. La sombre méditation du Largo initial, sur le motif DSCH, devient simple murmure, auto-confession qu’aucun élément extérieur ne vient perturber. C’est à se demander si Natalia Gutman a bien conscience qu’elle est là, sur une scène, entourée d’une centaine de musiciens, tant son jeu semble faire totale abstraction de ce qui doit plaire au public : beauté du son, phrasés signifiants, sourires complices. Inutile de dire que la violoncelliste s’abstient de tout relent tzigane dans la danse du deuxième mouvement et amène le chef à refuser tout mahlérisme douteux dans les roulements de tambour et les sonneries de cor de l’Allegretto final. Seule demeure cette succession de passages lyriques, d’explosions de violence et de retours de la petite cadence dont le trille est transformé par la soliste en appel (vers qui ? vers quoi ?). Si l’accompagnement (on n’ose utiliser un autre terme) offert par Temirkanov et l’Orchestre de Saint Pétersbourg put nous sembler encore trop présent dans le Largo, le juste équilibre fut trouvé dans les deux autres mouvements et le martèlement de xylophone faisant fond sonore sur la longue tenue grave de violoncelle semblait presque venir de l’instrument de Gutman.

Une exécution dont on revient très difficilement tant elle rend toute écoute comparative de l’œuvre quasi impossible. Quand on atteint une telle ascèse musicale, à qui peut-on se confronter ?

Il fallait bien un long entracte et la curiosité d’entendre l’orchestre légendaire de Mravinsky dans autre chose que du Tchaïkovski ou du Chostakovitch pour préparer nos oreilles à écouter la Symphonie n°8 de Dvorak. Quelle divine surprise que cette exécution ! Et pourtant, cela débuta assez bizarrement avec la cantilène initiale prise à un train d’enfer et sans le moindre rubato, au point que la montée menant à l’Allegro con brio fut l’objet de quelques décalages que le fantôme de Mravinsky n’aurait guère supportés. A cette réserve près, ce que nous entendîmes ensuite fut quasiment la plus belle symphonie de l’année à Paris et sans doute la plus belle symphonie de Dvorak entendue depuis très, très longtemps. Là où nous n’avons de cesse de regretter chez la plupart des chefs en exercice, une incapacité à faire entendre les voix intermédiaires sans perdre le fil du discours musical ou une extrême difficulté à gérer les transitions, Temirkanov démontra son savoir-faire en la matière, ne confondant pas tension et précipitation, sachant se montrer lyrique sans surligner les accentuations et, surtout, conduire un discours musical cohérent. S’appuyant sur des cordes phénoménales (on sera un peu plus réservé sur les vents, mais si peu), le chef russe délivra un premier mouvement aux couleurs chaudes, aux climax enfin rendus à leurs valeurs dynamiques écrites (autre leçon à retenir par nombre d’autres chefs) et à la coda superbement mise en place.

L’Adagio fut sans conteste le plus beau moment de la saison symphonique, un moment de grâce absolue où, brusquement, on se met à regretter les grandes déclarations sur la disparition des grands chefs, etc, etc. Tout dans ce mouvement, du thème quasi religieux du début à la coda, en passant par le parfait équilibre sonore entre le choral aux cuivres et la réponse aux cordes, tout ce qui suit en ut majeur jusqu’à la marche lente aux cuivres, le retour du choral, tout dans cette exécution fut comme marqué du sceau du génie, renvoyant cette version Temirkanov du côté des Ancerl et autres Kertesz. L’Allegretto grazioso fut à peine inférieur, non à cause du chef dont les phrasés, la capacité à fuir tout sentimentalisme ne pouvaient qu’être loués, mais simplement parce que les vents s’y montrèrent un demi-cran en-dessous des cordes. Nous n’aimons pas le final de cette symphonie, scolaire, un tantinet pompier, trop démarqué des Variations Haydn de Brahms. Temirkanov et l’Orchestre de Saint-Pétersbourg y furent aussi bons qu’ils pouvaient l’être, de même que dans la Danse slave opus 72 n°2 de Dvorak donnée en bis.
Un immense concert auquel on venait pour la plus grande violoncelliste actuelle mais où on (re)découvrit un formidable chef et un orchestre qui figure bien dans le top 10.

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- Paris
– Théâtre des Champs-Elysées
- 29 novembre 2011
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Concerto pour violoncelle et orchestre n°2 en sol mineur opus 126
- Anton Dvorak (1841-1904), Symphonie n° 8 en sol majeur opus 88
- Natalia Gutman, violoncelle
- Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg
- Yuri Temirkanov, direction






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