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Gutman-Virsaladze : leçons d’écologie musicale

jeudi 7 juillet 2011 par Philippe Houbert

Novembre 1963 : à l’invitation de mélomanes tourangeaux, Sviatoslav Richter donne un récital (les trois dernières sonates de Beethoven) au grand théâtre de Tours. On l’emmène faire un peu de tourisme dans la région et Richter tombe en arrêt devant la grange de Meslay, vaste ensemble de bâtiments monastiques à vocation agricole qui ne cessa d’évoluer du IXème au XVIIIème siècle. Le premier festival se tiendra dès 1964, avec une forte participation du pianiste russe jusqu’à sa mort. C’est avec beaucoup d’émotion que nous retrouvions l’ambiance très particulière du lieu et de ce festival, ce d’autant que le premier des trois concerts auxquels nous étions conviés réunissait deux artistes ayant plus que côtoyé l’immense pianiste russe, la violoncelliste Natalia Gutman et la pianiste Elisso Virsaladze.

Ces deux noms ne sont malheureusement connus que des « happy few ». Très peu de concerts donnés en France (essentiellement la Roque pour Virsaladze dont témoigne un DVD, mais aussi, presque par accident, à l’auditorium du Louvre en 2009), une discographie peu importante, principalement sous le label Live Classics pour l’une et l’autre, une réputation partagée de solistes-professeurs d’une rare exigence, le même goût pour la musique de chambre. Au programme de ce concert, trois œuvres faisant partie de leur répertoire familier : les Sonates opus 5 n°2 et 102 n°2 de Beethoven, et la Sonate opus 19 de Rachmaninov.

Il arrive que des éléments n’ayant rien à voir avec l’interprétation proprement dite soient hautement symboliques de ce que nous avons entendu. Tout d’abord l’entrée en scène des deux artistes : une Natalia Gutman plus ou moins poussée en avant par une Elisso Virsaladze, vaguement souriante à défaut d’être rayonnante. On n’est pas là pour un numéro de virtuosité histrionique. Ensuite, Natalia Gutman pose ses partitions sur son pupitre. Elle n’y jettera pas le moindre coup d’œil, ne tournera aucune page. Les compositeurs sont présents sur scène, avec les interprètes, via leurs partitions. Enfin, après le double accord tenu initial du violoncelle et la réponse du piano en rythmes pointés, Gutman entonne le sublime thème lyrique du premier mouvement de la Sonate en sol mineur de Beethoven. Dans le lointain, une mobylette pétarade. La violoncelliste tourne la tête dans la direction du bruit. Le regard désintègre le malheureux. Ici, on prie en musique. D’ailleurs, le public de la Grange de Meslay, exemplaire, observera cette communion, cette quête du Graal musical, en un silence dont le public parisien serait bien inspiré de s’approcher.

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© Gérard Proust

Les lignes qui précèdent sont bien anecdotiques, nous le concédons, mais comment aborder un concert qui ne ressemble à aucun autre, à l’issue duquel on se prend à regretter de se montrer aussi indulgent avec ce qu’on entend à longueur d’année ? On a beau connaître par cœur les enregistrements live (que du live disponible, à de très rares exceptions près) de ces sonates de Beethoven et de Rachmaninov (Concertgebouw 1992 pour Beethoven, Kreuth 2003 pour Rachmaninov) par les deux complices, on est resté sans voix devant ce qui nous a été proposé, de façon tout à fait homogène, dans les trois œuvres jouées : une complicité naturelle, fruit de plus de quarante ans de travail en commun, qui n’a pas besoin de s’extérioriser par force sourires et clins d’œil ; un sens discursif que très peu d’artistes possèdent à ce niveau aujourd’hui et qui se traduit aussi bien par une parfaite articulation de ce qu’est une sonate, les contrastes entre les mouvements, la construction d’un mouvement, le rôle des reprises (toutes exécutées !) ; et surtout, terme éminemment subjectif et qui ne veut pas dire grand-chose quand on ne l’entend pas, le naturel absolu, une capacité à laisser la musique suivre son cours, sans la violer, sans vouloir lui faire dire des choses qu’elle n’aurait pas envie d’exprimer, des phrasés qui laissent pantois (pourquoi n’est ce pas toujours joué ainsi ?). Certes, ce n’est sans doute pas le plus beau son de violoncelle au monde mais on s’en fiche tant l’essentiel est ailleurs. Oui, on a bien ici quelques leçons d’écologie (aux sens étymologique et extensif du terme) musicale.

Pour plus de détails, que faut-il plus admirer le plus ? Dans l’opus 5 n°2, la gravité de l’Adagio sostenuto ed espressivo, les silences du même, le phrasé de Natalia Gutman en lançant l’Allegro molto, les pauses interrogatives, le développement, la relance du mouvement lors de chaque reprise de ce deuxième mouvement, le Rondo Allegro ; dans l’opus 102 n°2, la parfaite osmose dans l’énoncé du thème initial énergique du premier mouvement, la totale liberté d’expression du mouvement lent, et cette fugue bizarre (et que Schindler ne comprit pas) du troisième mouvement d’une sonate que Gutman et Virsaladze rendent définitivement sœur de l’opus 106
.
Et puis, disons le, par-dessus tout, cette sonate de Rachmaninov pour laquelle nous rejoignons complètement l’avis de notre confrère Carlos Tinoco : ce qui est joué par ces deux géantes ne peut pas être la même sonate que celle jouée par d’autres (à l’exception peut être du duo Knushevitsky-Oborin). Elles en font tout simplement le chef d’œuvre de Rachmaninov, une œuvre dans laquelle la passion folle, cette petite flamme vacillante anna-kareninienne, est d’autant plus forte qu’elle se retrouve contrainte dans un cadre formel et instrumental restreint. Jamais le lien avec Schumann n’aura été aussi évident mais est ce étonnant de la part de deux artistes qui possèdent le natif de Zwickau sur le bout des doigts ? Tout dans cette interprétation, de l’introduction lente par Elisso Virsaladze à la coulée de lave du Finale, en passant par l’Allegro scherzando digne des contes fantastiques et l’intemporalité de l’Andante, est habité par le génie des deux interprètes. L’un des très grands moments de la saison 2010-2011 !

Après s’être concertées sur le mérite que pouvait avoir le public d’avoir droit à un bis, les deux dames nous offrirent les sept Variations sur Bei Männern, welche Liebe fühlen de Beethoven. Le duo original entre Pamina et Papageno prit toute sa saveur dans ce dialogue mi-tendre, mi-goguenard entre deux interprètes que nous demandons expressément aux organisateurs de concerts parisiens… et tourangeaux, de faire revenir au plus vite, et pour de nombreuses années.

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- Grange de Meslay
- 24 juin 2011
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Sonates pour violoncelle et piano n°2 en sol mineur opus 5 n°2 et n°5 en ré majeur opus 102 n°2
- Serge Rachmaninov (1873-1943), Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur opus 19
- Bis : Ludwig van Beethoven (1770-1827), Variations sur « Bei Männern, welche Liebe fühlen” de la Flûte enchantée de Mozart, WoO 46
- Natalia Gutman, violoncelle
- Elisso Virsaladze, piano






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