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Guerrier, Nemtanu et Neuburger au Louvre : à cor ingrat

samedi 21 novembre 2009 par Carlos Tinoco
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David Guerrier
© Radio France / Christophe Abramowitz

Les concerts consacrés aux pages de musique de chambre pour cor sont suffisamment rares pour rendre précieux un concert où, de surcroît, c’est un formidable soliste (David Guerrier) qui s’y emploie. Les deux trios de Brahms et de Ligeti en miroir, le choix est logique mais périlleux, et avec en plus l’Adagio et allegro de Schumann, il n’y avait guère que la première sonate de ce dernier pour violon et piano pour empêcher que tout le concert se fasse aux accents du cor. Pour ce faire, David Guerrier était accompagné de Sarah Nemtanu, sa collègue au National, et du jeune et prometteur pianiste Jean-Frédéric Neuburger.

Si on faisait de la psychanalyse de bazar, on pourrait se demander quels obscurs motifs peuvent pousser un formidable trompettiste à choisir, de tous les cuivres, celui qui rend à l’interprète le plus doué son amour sous forme de pains, en général sonores et éclatants. D’un autre côté, heureusement que des musiciens de la trempe de David Guerrier s’essaient à cet instrument turbulent, sans quoi nous n’entendrions jamais les superbes pages que quelques immenses compositeurs (dans une poussée sadique ?) lui ont consacrées. Est-ce pour ménager le public ? Toujours est-il que le programme débutait par la seule œuvre sans cor, la sonate pour violon et piano de Schumann op. 105, dont personne n’ira prétendre qu’elle constitue le sommet de son œuvre, mais qui reste très jolie.

Le Schumann de Sarah Nemtanu vient de Bohême ou des Carpates, il est tzigane. Ce n’est pas ce qu’on y attendrait au premier abord mais tout est permis. Alors pourquoi pas ? Pour trois raisons : la première, c’est que l’accord stylistique d’une expression « alla zingaresque » dont le propre est l’exaltation toujours univoque des sentiments avec l’écriture schumanienne plus volontiers tournée vers la question inquiète, la brisure ou l’ambiguïté, ne va pas de soi. Pour reprendre le bazar psy (mais on en a honte…), pas sûr que cette rencontre de l’hystérie et de la schizophrénie puisse être féconde. En tout cas, et cela nous amène à la seconde raison, pas avec autant d’approximations dans l’intonation, la justesse et l’articulation. Le jeu de la violoniste est habité mais contient trop d’imperfections nettement audibles pour emporter l’adhésion dans un choix interprétatif risqué. Enfin il faudrait que le pianiste soit dans un même élan ; or, s’il n’y a rien à redire à la manière dont il fait ressortir les délicatesses et la poésie de la partition, il est clair qu’il est, lui, dans un geste schumannien beaucoup plus orthodoxe qui fait hiatus avec sa partenaire.

C’est donc un peu inquiet qu’on voit arriver sur scène David Guerrier pour le Trio de Ligeti : Sarah Nemtanu va-t-elle aller chercher dans cette œuvre la transparence qu’elle requiert ou va-t-on assister à un autre show tzigane encore plus inapproprié (malgré les origines magyares du compositeur) ? Reconnaissons que le violon nous rassure dès les premières mesures. Dans l’ensemble, c’est une interprétation lyrique qui nous est proposée, même si les trois interprètes semblent avoir parfois un peu de mal à se trouver dans cette écriture piégeuse. Jean-Frédéric Neuburger se tire fort bien du redoutable ostinato du deuxième mouvement et les recherches de sonorités de David Guerrier, rejoint en cela par la violoniste, offrent des moments d’une grande délicatesse, dont le charme n’est rompu que par les couacs inévitables de l’instrument.

L’Adagio et allegro de Schumann paraît plus hésitant, mais c’est surtout le Trio de Brahms qui vacille. David Guerrier continue de se battre admirablement avec cet instrument impossible en trouvant un son qui le fond avec ses partenaires et fait de l’œuvre un véritable trio au lieu de la sonate pour violon et piano avec interruptions pétaradantes qu’on entend parfois. Jean-Frédéric Neuburger fait preuve de subtilité dans l’écoute et de vivacité dans ses interventions, malheureusement Sarah Nemtanu cultive le paradoxe : d’un côté elle suit ses partenaires dans une lecture qui ne joue justement pas sur les facilités idiomatiques de l’écriture brahmsienne, ce que son Schumann laissait présager, et le place plutôt en regard du Ligeti en en faisant ressortir la modernité, mais d’un autre côté, elle se fâche définitivement avec la justesse, et se retrouve souvent décalée rythmiquement (l’un induisant peut-être l’autre, du fait de la déconcentration). Or, on a du mal à trouver à la violoniste les mêmes circonstances atténuantes qu’au corniste. Le violon est certes un instrument redoutable, mais il ne rivalise pas en termes d’indocilité avec le délinquant de l’orchestre. Nous avons donc assisté à un concert dont les aspects chancelants, même avec les spécificités de ce répertoire, ou peut-être justement de ce fait, paraissent tout de même rédhibitoires.

Jean-Frédéric Neuburger se produira au Festival Musicalta de Rouffach le 25 juillet 2010.

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- Paris
- Auditorium du Louvre
- 04 novembre 2009
- Robert Schumann (1810-1856), Sonate pour piano et violon en la mineur n° 1 op. 105 ; Adagio et allegro pour cor et piano en la bémol majeur opus 70
- György Ligeti (1923-2006), Trio pour cor, violon et piano
- Johannes Brahms (1833-1897), Trio pour cor, violon et piano en mi bémol majeur, op. 40
- David Guerrier, cor
- Sarah Nemtanu, violon
- Jean-Frédéric Neuburger, piano






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