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Gratuit mais sans concession

jeudi 29 juillet 2010 par Thomas Rigail
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Claire Désert
DR

La très diverse et riche programmation du Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon est en grande partie gratuite : cela concerne pour la musique classique deux concerts par jour dans la ville de Montpellier avec les concerts de midi trente qui présentent de jeunes musiciens et les concerts de 18h consacrés à la musique de chambre, et des concerts dans toute la région. Non content de présenter des artistes particulièrement bien sélectionnés, le festival s’offre le luxe d’utiliser à son avantage la gratuité en refusant les concessions sur le plan des choix artistiques : loin de se laisser aller à flatter les goûts du public, ces artistes remplissent la belle salle Pasteur du Corum de Montpellier avec des programmes tout aussi exigeants qu’intéressants, et qui n’attireraient dans d’autres circonstances que les plus aventureux des spectateurs.

C’est le cas du programme du Trio Zodiac, formé aux Etats-Unis. Il débute par une suite de l’histoire du soldat, dans sa transcription pour trio par le compositeur, bien en verve, aux trois parties solidement équilibrées. Le trio est peut être même trop raffiné : par exemple, les petits crescendos sur des motifs liés au début du petit concert (autour de 4) sont une subtilité que la partition n’appelle pas forcément, mais le mordant des accents et la rigueur de la mise en place par delà la grâce des timbres du trio (le violon de Vanessa Mollard en particulier) sont eux bien à leur place.

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Zodiac Trio
DR

Le Trio de Marcus Paus, jeune compositeur norvégien, est une œuvre en deux mouvements écrite pour le Trio Zodiac : dans le premier, une complainte mélancolique néo-tonale aux allures d’accompagnement d’un film imaginaire, non seulement le simplisme de l’expression, son absence d’ambiguïté et d’ambition, l’œuvre se contentant de dérouler des mélodies diatoniques sur un accompagnement insignifiant, mais également la forme par séquences discrètement contrastées par l’instrumentation, sans réel développement, rapprochent l’œuvre d’une musique de film minimaliste comme la musique hollywoodienne aime à les réaliser de nos jours, et la finesse d’exécution du trio et la joliesse des thèmes rabâchés ne peuvent sortir l’œuvre de la banalité de son inspiration. Le deuxième mouvement comble cette banalité par une ferveur rythmique certaine : à partir d’un motif à sept temps, l’œuvre déroule des mélodies inspirées par l’Europe de l’est, propices à un intéressant travail de variations métriques sans que nous ne quittions vraiment le monde technique de la musique de film, projetant cette fois dans un univers pseudo-arabisant. Le Trio Zodiac en tire le meilleur, à savoir une belle énergie rythmique. Cette œuvre banale, à la forme limitée, peut attirer la sympathie par son absence de prétention mais peine à convaincre.

Le Trio de Khatchaturian, qui a peu écrit de musique de chambre et dont les œuvres dans ce domaine datent de sa jeunesse (ce trio a été écrit en 1932), pourra quant à lui surprendre ceux qui connaissent le compositeur de grandes fresques pompeuses (Spartacus, Concerto pour violon…). Si le matériau mélodique dans les nombreux mélismes mélodiques et l’utilisation de modes typés est marqué par les mélodies de l’Arménie natale du compositeur, les couleurs harmoniques ombragées du piano, la densité de la polyphonie et la forme fuyante, toute en thèmes nomades, donnent à l’œuvre un caractère sérieux, perturbé, évoquant par son opacité le jeune Chostakovitch, que seul vient éclaircir un troisième mouvement plus aéré harmoniquement mais qui use habilement d’ostinatos du piano presque minimalistes et de la virtuosité du violon et de la clarinette. A l’opposé de l’œuvre de Paus, le folklorisme latent est intégré à une écriture toute en fissures et en ambiguïtés, qui confère au matériau mélodique une profondeur renouvelée. Le Trio Zodiac en donne toute la saveur, en équilibrant la tension entre lisibilité de la conduite mélodique et couleurs harmoniques, et les instrumentistes y trouvent encore une fois un très bel équilibre.

Ce sont les Contrastes de Bartok, œuvre pilier du répertoire du trio avec clarinette, qui concluent le concert : il y a là quelques naïvetés, comme cette coda du troisième mouvement prise trop rapidement et des effets un peu secs ou appuyés (transitions et changements de tempo), et surtout le piano, dont la discrétion confine par moments au prosaïsme, qui passe à côté des inclinaisons nocturnes du paysage dessiné à l’arrière-plan du deuxième mouvement, limite un peu l’ampleur en terme de coloris et de forme globale qui reste un peu figée dans le moment musical, mais l’exécution, par sa verve rythmique et sa virtuosité joyeuse, reste de très belle qualité, en particulier dans un « Sebes » à la fois acerbe par l’accentuation et soyeux par le timbre. Dans chacune des œuvres présentées, le Trio Zodiac s’impose par l’assurance de sa technique et la fermeté de son investissement.

Le concert du Quatuor Sine Nomine, accompagnée par la pianiste Claire Désert, ne proposait pas un programme plus facile, au désolé Quintette de Weinberg succédant le complexe Quintette de Franck.

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Quatuor Sine Nomine
© Pierre-Antoine Grisoni

Le Quintette de Weinberg est une redécouverte récente. Cette œuvre de vaste ampleur (40 minutes), écrite en 1944 alors que Weinberg n’a que 25 ans, ne fut donnée en première audition en France qu’en 2006, et semble progressivement retrouver une place méritée dans les programmes de musique de chambre : l’ombre de son proche ami Chostakovitch plane sur l’écriture, dans la fièvre rythmique qui domine les trois premiers mouvements, dans ces motifs qui s’accumulent, implacables, pour générer une forme qui pousse à bout la suffocation, dans ce troisième mouvement aux allures de valse sardonique, mais Weinberg, d’une part par un discret esprit de néo-classicisme (notamment dans le cinquième mouvement) qui vient simplifier et alléger ponctuellement le matériau mélodique – esprit souvent immédiatement torturé par la grimace –, et d’autre part par la stricte qualité de l’écriture, possède sa propre voix. Il y a là une urgence, une volonté absolue de ne céder sur aucune note, d’expurger à bout une anxiété faîte d’effroi et d’ironie, qui ne peut qu’impressionner : les quarante minutes y sont englouties sans un instant de complaisance. Le long mouvement lent y est le plus difficile, autant pour l’auditeur qui doit en soutenir la radicale désolation que pour les musiciens qui doivent assurer, souvent en duo – des duos qui sonnent comme des solitudes –, une continuité à ce qui n’est que cris et gémissements brisés : le Quatuor Sine Nomine s’y perd un peu, manquant certaines transitions, tout comme dans un dernier mouvement un peu fatigué. Les trois premiers mouvements sont eux très solidement portés : l’intensité rythmique, la franchise des attaques et la maîtrise du mouvement sont bien là, et on regrettera juste que le piano de Claire Désert soit systématiquement trop sonore quand le quatuor cherche des nuances parfois très faibles – nuances qui ne réalisent toutefois pas toujours les timbres diaphanes recherchées, la faute à des archets pas toujours assurés.

Le Quintette de César Franck qui suit est un peu moins satisfaisant : le dramatico du début du premier mouvement est bien là, juste dans le ton et sans afféterie, mais rapidement le quintette peine à sortir du labyrinthe imposé par le compositeur, la faute à un équilibre pas très heureux entre le piano et les cordes. Si le quatuor ne manque pas de délicatesse dans la conception des phrasés, le piano de Claire Désert reste trop proéminent et sonore sans pour autant imposer une hauteur de vue qui justifie sa conduite : cela reste droit et peu nuancé, et empêche les inclinaisons des cordes de s’exprimer réellement. En dépit de nombreuses qualités ponctuelles, on reste devant l’impression d’une œuvre faite d’un bloc uniforme et univoque, qu’une attention plus soutenue aux nombreuses et parfois subtiles nuances ou un jeu plus extraverti aurait pu éviter : après tout, non seulement le premier mouvement est marqué dramatico, mais le deuxième est noté con molto sentimento et le troisième con fuoco, et il y a peu de ces dimensions expressives dans le jeu du quintette. Le choix de privilégier une vision qui porte l’attention sur la progression contrapuntique est peut être volontaire mais risque de confirmer le préjugé courant qui veut que la musique de Franck soit dense et absconse. Néanmoins, bien que la réussite factuelle ne soit pas à la hauteur des exigences du Quintette, on reste devant une interprétation suffisamment appliquée et cohérente pour conserver l’attention.

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- Montpellier
- Salle Pasteur, Le Corum
- 27 juillet 2010
- Igor Stravinsky (1882-1971), L’histoire du Soldat pour clarinette, violon et piano
- Marcus Paus (né en 1979), Trio pour clarinette, violon et piano
- Aram Khatchaturian (1903-1978), Trio pour clarinette, violon et piano
- Béla Bartok (1881-1945), Contrastes pour clarinette, violon et piano
- Trio Zodiac

- Mieczysław Weinberg (1919-1996), Quintette pour piano et cordes Op.18
- César Franck : Quintette pour piano et cordes en fa mineur
- Quatuor Sine Nomine
- Claire Désert, piano






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