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Grandeur et décadence de Franz Schreker

lundi 12 octobre 2009 par Thomas Rigail
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Franz Schreker
DR

Programme audacieux au Théâtre des Champs-Elysées où l’Institut Franz Schreker organisait un concert entièrement dédié au compositeur qu’il honore. La musique de Schreker est exigeante pour n’importe quel ensemble mais l’Orchestre Pasdeloup et le chef Philippe Hui s’en sortent non sans imperfections mais avec les honneurs.

L’autrichien Franz Schreker (1878-1934), qui se définissait ironiquement lui-même comme « un antipode de Pfitzner, le seul successeur de Wagner, [et] un concurrent de Strauss et Puccini », fut avant tout un compositeur d’opéras dont l’écriture reposait sur un grand talent d’orchestrateur et les liens entre les textes (qu’il écrivait le plus souvent) et la musique. Malgré un grand succès public sous la République de Weimar, sa musique fut interdite par les nazis et oubliée après la Deuxième Guerre Mondiale. Dans des thématiques inscrites dans son temps et souvent partagées avec le premier Schönberg - psychanalyse, expressionnisme pictural, érotisme morbide -, sa musique, que l’on situera rapidement près de Strauss, Zemlinsky ou Korngold, s’en distingue par une luxuriance et une fantaisie dans l’écriture orchestrale inhabituelle dans les pays germaniques et qui rappellera plutôt les recherches des musiciens français de l’époque. De par l’intérêt réel de sa dramaturgie et sa place particulière dans la musique de son époque, Schreker mérite une reconnaissance supérieure à celle qui lui est faite pour l’instant. Néanmoins, et le concert de ce soir tendait à le montrer, sa musique, malgré ou à cause du grand luxe orchestral, ne se déparait pas d’un aspect décoratif voire superficiel : la recherche de l’effet orchestral et la chatoyance des couleurs et des instruments écrasent trop souvent des idées musicales et formelles qui ne sont pas à la hauteur de leur habillage et qui n’en apparaissent que plus limitées, surtout dans ses œuvres de musique pure - paradoxe de l’hyper-raffinement de l’orchestre décadent que seuls quelques compositeurs parviennent réellement à transcender. Loin des expériences radicales de l’Ecole de Vienne, doté d’un style mélodique souvent naïf, aventureux tout en restant consensuel vis-à-vis de la tonalité et de la mélodie, son esthétique entre-deux, ni moderne ni conservateur, semble être une limite au déploiement d’une réelle inventivité qui finit par toucher surtout la technique d’orchestration et peu le contenu musical. Dans ce contexte, la technique tend à remplacer la signification, l’effet prend le pas sur l’expression authentique, et les œuvres courent le risque de constituer une musique de l’apparence.

Ceci est assez évident dans l’œuvre qui ouvre le concert, le prélude de ce qui est sa grande œuvre, l’opéra Die Gezeichneten : dans cette longue ouverture post-wagnérienne où l’orchestre est utilisé à la perfection dans une rutilance et une maîtrise des effets rare, Schreker donne tout ce qu’il a à donner, dans un trop plein et un premier degré assez caractéristiques, dès des premières minutes qui constitueraient chez un autre compositeur un bon final. L’harmonie est chromatique sans vraiment toucher ni de près ni de loin à la tonalité, les mélodies sont nettes, les tutti spectaculaires et Schreker se permet maintes subtilités (notamment la belle fin) : c’est très beau, mais peut être trop pour le contenu réel de l’œuvre, pour un résultat toujours à la limite entre le beau véritable et le « joli » voire le « kitsch » pensé comme parodie de l’expérience cathartique de l’art, faux sublime qui en aurait - et en chercherait avidement - l’apparence sans en avoir la consistance. Il va de soi qu’en l’absence d’une étude approfondie des partitions, cela restera selon la sensibilité de chacun - néanmoins, la musique de Schreker reste bien plus intéressante que nombre d’œuvres que l’on nous sert à foison dans les concerts, d’autant qu’il faut le répéter, Schreker est avant tout un compositeur d’opéras.

Face à ces exigences de la partitions, l’Orchestre Pasdeloup s’en sort de manière plus qu’honnête. Certes les cuivres sont le gros point faible de l’orchestre, d’autant que les œuvres leur demandent beaucoup (effets de couleurs, pianissimos, solos...) : timides et peu assurés dans les tutti, très incertains dans les piano (par exemple la fin du prélude) avec beaucoup de notes approximatives... Le menuet d’Ein Tanzpiel, supporté presque entièrement par les cuivres, fut très fragile et perdit beaucoup en impact et d’une manière générale les parties cuivrées manquaient nettement de vigueur et de précision. Ne leur jetons néanmoins pas la pierre, c’est une musique difficile à exécuter, l’effort de préparation était indéniable et nous ne sommes pas certains que des phalanges plus prestigieuses mais plus enclines à ne pas travailler les nouveautés auraient fait beaucoup mieux. Du reste, Ein Tanzpiel est l’œuvre la plus anecdotique du programme, un court ballet joliment coloré mais sans envergure. Der Geburtstag der Infantin, sur une nouvelle d’Oscar Wilde que Zemlinsky utilisera également pour son opéra Der Zwerg, surprend par ses couleurs très françaises, notamment dans « la danse du nain avec le vent au printemps » à l’orchestration presque Ravelienne - ce qui ne manquera pas de surprendre étant donné le contexte. L’œuvre, fragmentée, surprend plus qu’elle ne convainc mais est un joli morceau d’orchestration. Même si on aurait aimé entendre des timbres plus beaux et un peu plus de légèreté dans la texture (les cordes sont un peu grasses), l’Orchestre Pasdeloup est, en dehors d’imperfections ponctuelles, bien en place et parvient à soutenir les nécessités de l’écriture orchestrale, cela sans doute grâce à la direction de Philippe Hui dont la compréhension des œuvres est notable : vraie recherche de la différenciation des nombreux climats, sens de la nuance, bon équilibre de l’orchestre... L’orchestre ne suit pas toujours mais il y a une véritable prise sur les partitions et l’ensemble se tient - dans une musique aussi peu jouée, on aurait pu s’attendre à bien pire. Cette direction fonctionne particulièrement bien dans la Symphonie de chambre de 1916, qui permet à l’orchestre ici dominé par les cordes (plus nombreuses ici que sur la partition) et des solistes tout à fait corrects de donner leur meilleure prestation de la soirée. La voix puissante et bien timbrée de Jean-Philippe Lafont fait merveille dans la ballade extraite de Der Ferne Klang, Die glühende Krone, et fait regretter de ne l’entendre que sur ces quelques minutes de musique - d’autant plus que Schreker est un compositeur qui écrit avant tout pour la voix. La suite d’orchestre qui suit, tirée de ce même opéra qui fit le succès de Schreker, ne dément pas l’inventivité orchestrale du compositeur, avec notamment les très étonnant « Oiseaux » qui préfigurent les musiques nocturnes de Bartok.

Ce fut l’un des meilleurs moments de ce concert dont on ne pourra que louer le courage - dans un TCE rempli au parterre mais vide aux balcons - et le sérieux. Malgré le choix de ne jouer que du Schreker, ambitieux mais un peu indigeste sur la longueur - la musique du compositeur aurait peut être gagnée à être confrontée à celle d’un contemporain, Schulhoff par exemple -, la saison parisienne ne ferait que gagner à voir plus souvent des concerts de ce type.

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- Paris
- Théâtre des champs élysées
- 11 octobre 2009
- Franz Schreker (1878-1934), Prélude de Die Gezeichneten ; Ein Tanzspiel ; Der Geburtstag der Infantin, suite ; Symphonie de chambre ; Die glühende Krone (extrait de Der Ferne Klang) ; Suite de Der Ferne Klang
- Jean-Philippe Lafont, baryton
- Orchestre Pasdeloup
- Philippe Hui, direction











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