ClassiqueInfo.com



Grand Théâtre de Luxembourg : Cosi fan tutte

jeudi 14 octobre 2010 par Richard Letawe
JPEG - 120.5 ko
© Elisabeth Carecchio

Après avoir déjà monté par le passé la Flûte enchantée et les Noces de Figaro, le Grand Théâtre de Luxembourg ouvrait sa saison avec une nouvelle coproduction aixoise, Cosi fan tutte. La première de cette production avait eu lieu au Festival d’Aix à l’été 2008 avant une reprise la saison suivante à l’English National Opera.

La mise en scène de ce Cosi fan tutte est signée par le cinéaste iranien Abbas Kiarostami, palme d’or à Cannes en 1997, qui était présent à Luxembourg pour la fin des répétitions [1]. Le travail du metteur en scène est extrêmement sage et conventionnel, respectant le texte à la lettre, sans chercher à imposer aucun parti-pris. Cela donne un spectacle beau et tendre, qui profite pleinement des lumineux et élégants décors de Malika Chauveau et d’une direction d’acteurs très fine. Il manque tout de même une petite touche de sensualité à cette mise en scène très réfléchie, mais en revanche, l’humour du texte est bien rendu, avec un traitement très intelligent du personnage de Despina.

Il y a une seule originalité dans le travail du cinéaste, mais de taille, qui réside dans l’utilisation de la vidéo. Diffusée par un écran géant, l’image fait office de fond de scène. Au deux extrémités e l’œuvre, le résultat n’est pas très heureux : la première scène est doublée par la vue d’une terrasse de café méditerranéen, dont tous les figurants sont en train de fixer les protagonistes de l’opéra. Passé l’effet de surprise, cette vision est très statique et apporte peu à la compréhension du texte. Pour le finale du dernier acte, on voit sur l’écran un orchestre filmé au préalable dans le décor de scène. Le problème est que ces images datent des représentation d’Aix, et que c’est Christophe Rousset qui dirige. On a donc en permanence dans ce finale un décalage entre les musiciens que l’on voit sur l’écran et ceux qui sont dans la fosse, dirigés évidemment à un tempo différent par Andreas Spering. Effet là encore pas très heureux, et même assez agaçant pour l’attention de l’auditoire. Le reste du temps en revanche, on a droit à une superbe vue filmée d’une baie méditerranéenne qui produit un effet d’espace génial par sa simplicité et replace d’un seul coup l’histoire dans son cadre naturel. Le bleu de la mer, le bateau qui s’éloigne pendant « Soave sia il veto », voilà une vision magnifique, qui s’intègre merveilleusement à l’action, et qu’on ne se lasse pas de contempler.

JPEG - 104.7 ko
© Elisabeth Carecchio

La distribution de la création de cette production à Aix avait été critiquée pour sa jeunesse et son manque de noms connus. Il en reste sur les six de départ quatre qui sont présents à Luxembourg, dont les deux manipulateurs, Alfonso et Despina, qui laissent une impression radicalement divergentes. William Shimell est en effet un Don Alfonso fourbu, dont les interventions relèvent d’un vilain parlando et plus vraiment du chant. Ses talents de comédien et sa verve lui permettent de faire illusion scéniquement, mais au strict plan musical, il n’est plus capable d’affronter un rôle qui réclame autre chose que les vestiges d’une voix en ruine. Judith Van Wanroij est par contraste une Despina épatante, au chant subtil et pur, très séduisante, mais qui reste toujours sobre, même dans les moments de travestissement, et est un véritable plaisir pour les oreilles.

Chez les jeunes officiers, notre préférence ira à l’impeccable Guglielmo du séduisant Edwin Crossley-Mercer, chanteur raffiné, au legato admirablement maîtrisé, qui rend sympathique un personnage auquel il confère aussi une bonne dose de lyrisme. La prestation du jeune Joël Prieto en Ferrando est moins marquante. Assez nerveux, pas tout à fait en rythme, il gâche « Un aura amorosa » par une déplorable absence de legato et par des phrasés très hachés. Plus à l’aise à l’acte II, il fait valoir ensuite une voix légère, au timbre agréable, mais reste tout de même relativement timide.

JPEG - 97.6 ko
© Elisabeth Carecchio

Sophie Harmsen chantait sa première Dorabella ce soir, avec une maîtrise déjà très enthousiasmante ; le chant est sain, la voix est très fraîche, assez claire et conduite avec aisance. Une plus grande fréquentation du rôle lui donnera l’occasion de mûrir son interprétation, qui reste encore un peu en surface, mais d’ores et déjà, on tient avec Sophie Harmsen une excellente Dorabella. Enfin, Fiordiligi, est confiée à Sofia Solivoj, qui laisse une belle impression, avec sa voix au timbre sombre et aux graves aisés et puissants, qui suscite immédiatement la sympathie chez l’auditeur. Elle triomphe fort brillamment des difficultés de « Come scoglio », où elle peut déployer toute sa tessiture, mais perd un peu pied au deuxième acte qu’elle aborde légèrement fatiguée, ce qui provoque quelques écarts dans le « Per pieta », dont on sent pourtant qu’elle a le potentiel pour y être superbe. Une prestation fort prometteuse donc, dans une soirée où elle n’était pas au maximum de ses moyens.

Andreas Spering dirige pour ce Cosi fan tutte l’ensemble qu’il a créé, la Capella Augustina, avec des bonheurs divers. L’énergie qui émane de la fosse est assez enthousiasmante, mais elle manque de nuances, de tendresse et de variété, laissant l’impression d’une lecture un peu univoque, qui aurait pu être plus creusée. Reconnaissons que le chef a fort à faire ce soir pour tenir en mains son plateau, qu’il doit souvent remettre sur le droit chemin, il n’évite cependant pas quelques accidents et décalages- renseignements pris, il expliquait que le temps de répétition avait été un peu court avant cette première. Les sonorités de la Capella Augustina n’étaient pas non plus à la hauteur de ce que cet ensemble a pu nous offrir à d’autres occasions : les cordes sont brillantes et fines, et affichent une discipline irréprochable, mais quelle piteuse prestation des bois, dont le rôle est fondamental dans cet opéra, et qui n’ont jamais réussi à s’insérer dans le tissu orchestral, jouant toujours en dehors, sans grâce, et avec des intonations souvent très douteuses. Mentionnons également la pâle prestation de Frank Agsteribbe au pianoforte, qui manquait trop de présence et d’idées pour donner du relief à des récitatifs abandonnés au bon soin des chanteurs, heureusement assez inspirés pour les faire vivre malgré cet absence de verve du continuo.

En conclusion, ce Cosi fan tutte a constitué une très bonne entame de saison pour le Grand Théâtre de Luxembourg, le brio des chanteurs compensant quelques insuffisances orchestrales au service d’une production peu audacieuse, mais subtile et attachante, et esthétiquement très aboutie.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Luxembourg
- Grand Théâtre
- 05 octobre 2010
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Cosi fan tutte. Opéra-bouffe en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte.
- Mise en scène, Abbas Kiarostami ; Décors et costumes, Malika Chauveau ; Lumières, Jean Kalman ; Dramaturgie, Massoumeh Lahidji ; Assistante mise en scène, Emmanuelle Bastet
- Fiordiligi, Sofia Solovij ; Dorabella, Sophie Harmsen ; Despina, Judith Van Wanroij ; Ferrando, Joël Prieto ; Guglielmo, Edwin Crossley-Mercer ; Don Alfonso, William Shimell
- Clavecin, Frank Agsteribbe
- Capella Augustina
- Andreas Spering, direction

[1] Signalons par ailleurs qu’une rétrospective autour de son œuvre cinématographique et photographique a lieu au Musée du cinéma de Luxembourg en ce moment-même.











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 550631

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License