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Gleb Ivanov, excellence virtuelle

lundi 18 janvier 2010 par Théo Bélaud
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Gleb Ivanov
© Christian Steiner

Nouvelle valeur révélée par le Louvre et en passe de devenir sûre ? C’est a priori ainsi qu’on devrait répertorier Gleb Ivanov, pour son second récital sous la Pyramide. Il a en principe beaucoup pour lui depuis la mère-nature jusqu’à l’approche du piano, et le potentiel entrevu aux meilleurs moments le place bel et bien dans le rang des pianistes intégrés à la cohérence de programmation du Louvre (au contraire de certains couacs cette saison). Reste qu’il faudra le réentendre dans un programme tenu de bout en bout.

La mère-nature a donc plutôt choyé Gleb Ivanov, carrure massive, centre de gravité bas, avant-bras courts et pognes lourdes. Et le jeune homme ne manque pas d’en tirer le profit souhaitable, entretenant à l’instrument une relation des plus saines et équilibrées. Il ne faut pas longtemps pour comprendre que l’on est là en présence d’un pianiste racé, pur produit du Conservatoire Tchaïkovski - il se perfectionne maintenant à la Manhattan School.

L’accord entre le pianiste, son type de piano, le répertoire et même l’atmosphère du lieu entrent en remarquable symbiose à l’entame de ce récital. Le choix de ces Schubert/Liszt-là (Gute Nacht et Ave Maria est de plus original et positivement risqué : le premier en particulier peut légitimement être snobé pour excès de complaisance de la part du transcripteur, ou du moins manque de discrétion de cette complaisance, dans l’un des lieder de Schubert qui s’accommode le plus mal que l’on touche à son dépouillement, et sa rusticité harmonique. Mais justement, le pianiste tire profit de la difficulté en faisant montre d’une remarquable domination de la densité d’écriture. Le tempo est celui du lied (tendance Hans Hotter pour être précis), ce qui augmente bien entendu la difficulté de donner corps et sens aux multiples ornements harmoniques de Liszt : écueil qu’Ivanov surmonte avec une certaine classe. Naturellement prédisposé à jouer global, il parvient surtout, ce qui va nettement moins de soi, à tenir une vraie pulsation, ce qui est bien finalement l’essentiel ici. Une entrée en matière réjouissante (quoique sinistre), donc, venant à point nommé rappeler les véritables enjeux pianistiques de ce corpus. Sur cette base, on attendait sinon une grande, du moins une très belle Sonate D850 de Schubert.

Et cela commence bien : pour une raison basique, qui est que Gleb Ivanov fait le choix de départ, alla Richter, d’un vrai allegro beethovénien, dans la seule sonate de Schubert où la chose nous semble s’imposer. La conduite est solidement articulée, la dynamique généreuse mais jamais inutilement spectaculaire, les terribles unissons clairs et rythmiquement dominés, bref : notre homme rassure, il ne semble pas faire partie de ces jeunes russes comme trop bien formés à l’écoute harmonique du son et se perdent dans la forme classique. Sauf que... c’est la Gastein, et il n’est décidément pas donné à tout le monde de tenir au delà du premier mouvement. L’andante part d’emblée de travers, le pianiste hésitant entre deux ou trois tempos : et le choix ne se fera jamais, bien au contraire, l’autorité s’effiloche de mesure en mesure une fois passées les deux premières pages, la dernière confinant au note à note et semblant demander : « mais qu’est-ce que toute cette conclusion veut donc dire ? ». Le scherzo est sauvé par sa franchise renouant avec l’assurance du premier mouvement, mais on y croit fatalement beaucoup moins... d’autant que le finale semble quant à lui totalement achever la concentration de l’interprète, au point regrettable que la qualité du piano en fait elle-même les frais, faute de conviction à raconter.

La partie russe du programme nous laisse avec le même sentiment incertain. Les extraits des Saisons (trop court !) déçoivent à leur tour. Juin, s’il n’est pas complaisant de ton, n’en est pas moins trop lent et trop prosaïque d’articulation. Ivanov manque de plus singulièrement d’imagination sonore dans la magnifique coda, fait étonnant après ses Schubert-Liszt. La sublime valse de Décembre tourne également à vide, et c’est pour le moins frustrant tant on aimerait entendre plus souvent cette musique, bien plus profonde que ne le font croire les beaux esprits pseudo cultivés. Reste Prokofiev, qui laisse s’achever la soirée sur une impression plus gratifiante. Les mouvements extrêmes en particulier sont avantageusement creusés, le discours s’appuie sur le mouvement harmonique bien davantage que sur la percussivité ou les traits spectaculaires, et l’ensemble avance au long cours, du vrai Prokofiev, joué russe, sauf que les mouvements centraux convainquent nettement moins. Le second pour des raisons plus ou moins similaires à celui de la Sonate Gastein : Gleb Ivanov parait encore hésiter quant à la direction à emprunter ; le troisième par un défaut d’assurance un peu différent, qui prive de caractérisation naturelle et s’apparente surtout à une application à la limite du scolaire.

Trop appliqué et pas assez sûr de ses moyens, Gleb Ivanov Ce pianiste a beaucoup pour lui, et d’ailleurs l’essentiel : un rapport à l’instrument qui permet à coup sûr de laisser s’épanouir les œuvres les plus exigeantes. A la condition, peut-être, de moins tergiverser, voire de cesser de s’interroger (du moins sur scène) sur ce qu’elles doivent raconter, et de laisser le piano nous les raconter. Plutôt réussi, le prélude en si mineur de Bach-Siloti, symbole fort connoté de la grande geste gilelsienne à laquelle Ivanov voudrait peut-être s’identifier, ne suggérait au fond pas autre chose.

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- Paris.
- Auditorium du Louvre.
- 6 janvier 2010.
- Franz Schubert (1797-1828) arr. Franz Liszt (1811-1886), Gute Nacht, D911/1, Ave Maria, D839.
- Franz Schubert, Sonate n°17 en ré majeur D850 „Gastein“
- Piotr Ilytch Tchaïkovsky (1840-1893), extraits des Saisons Op.71 : Juin, Décembre.
- Sergueï Prokofiev (1890-1953), Sonate n°6 en la majeur Op.82.
- Gleb Ivanov, piano











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