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Geoffroy Couteau à la Gare Saint-Sauveur : les héritiers français de Liszt à l’étude

mercredi 13 juillet 2011 par Anna Svenbro


A l’occasion de Lille piano(s) festival 2011, dans le cadre de Lille 3000 et de l’ancienne Gare Saint-Sauveur, Geoffroy Couteau a fait un très beau travail de défricheur et de passeur en présentant au public lillois des œuvres de compositeurs (et compositrices !) français du XIXe siècle, connus et moins connus, dont l’œuvre s’inscrit dans une filiation directe ou indirecte avec celle de Liszt, compositeur à l’honneur tout au long de l’édition du festival de cette année.

En préalable, il faut une nouvelle fois souligner l’extrême intelligence d’un certain nombre des programmes des concerts entendus dans le cadre de l’édition de cette année de Lille Piano(s) Festival. Il semble que leur visée soit la création ou la mise en valeur de liens : ceux que Liszt entretient avec le passé, son temps, et le nôtre ; ceux que Liszt, ses prédécesseurs, ses épigones, entretiennent avec diverses formes et techniques de composition. Mais l’intelligence de certains programmes vient aussi de leur audace, nous emmenant loin des sentiers battus et des passages obligés. Ils prennent des risques et osent nous faire découvrir des pans entiers de la littérature pianistique laissés pour l’instant plus ou moins dans l’ombre.

Intelligent et audacieux, le programme du récital de Geoffroy Couteau l’est à plusieurs titres. Le pianiste choisit de donner sa cohérence à son programme par un moyen en apparence plutôt abstrait : en effet, ce dernier tourne tout entier autour d’un seul et même genre de pièce musicale : l’étude. Mais il s’agit pour lui, en explorant les diverses manière dont on a abordé le genre au XIXe en France, de nous faire découvrir par l’exemple en quoi l’étude va finir par complètement dépasser sont aspect didactique à cette époque pour devenir un moyen d’expérimentation au niveau harmonique et formel, sous l’impulsion, entre autres, de Liszt et de ses Etudes d’exécution transcendante, de ses contemporains et des compositeurs pour lesquels il fut une figure tutélaire. Sous les doigts de Geoffroy Couteau, c’est toute une page de l’histoire de l’évolution du langage pianistique qui est non pas disséquée et décortiquée didactiquement comme au cours d’une conférence de musicologie, mais présentée sur le vif.

Or, le choix opéré par le pianiste des compositeurs au programme est extrêmement original et judicieux, en ce qu’il refuse presque totalement d’aborder des œuvres qui sont d’ordinaire considérées comme des passages obligés lorsqu’on veut étudier Liszt au passé, au présent, ou au futur. Point de Jeux d’Eau ravéliens ici, mais des œuvres de prédécesseurs de Liszt (Boëly, Montgeroult), de contemporains (Alkan, Chopin) et d’héritiers (Saint-Saëns). Or, l’originalité dont il est ici question n’est en aucun cas gratuite. Le programme du concert de Geoffroy Couteau ne passe pas par des évidences préétablies, mais choisit de nous rendre évidentes les filiations musicales qui ne sont pas forcément connues de tout l’auditoire présent dans la salle de cinéma reconvertie en salle de concert pour l’occasion (ce qui occasionne d’ailleurs quelques menus problèmes d’acoustique…). Dans une ambiance un peu surchauffée mais détendue, Geoffroy Couteau fait office de passeur en jouant des pièces rarement programmées : on est ravi que le pianiste prenne des risques. Celui, tout d’abord, d’affronter l’extrême difficulté technique des œuvres de Charles-Valentin Alkan. Celui aussi, de remettre sur le devant de la scène les œuvres de la compositrice de l’époque révolutionnaire et napoléonienne Hélène de Montgeroult, l’une des premières, avec Boëly, à composer des études pour son instrument. Saint-Saëns est quant à lui bien davantage reconnu pour son œuvre orchestrale (où l’influence lisztienne se fait également sentir), concertante et de musique de chambre que pour ses œuvres pour piano seul, et ce récital contribue à réparer en partie cette injustice.

L’intelligence et l’audace perceptibles dans le programme se retrouvent dans le jeu de Geoffroy Couteau. Le caractère ludique de l’étude n°15 en la bémol majeur de Boëly ouvrant le récital est parfaitement mis en évidence. Dans l’étude n°6 op. 52 de Saint-Saëns, le pianiste se montre aussi joueur, donnant un tour très chorégraphique à cette pièce « en forme de valse ». Avec l’étude dans les tons majeurs n°5 op. 35 « Allegro Barbaro », nous entrons dans l’univers d’un des contemporains – et rivaux – de Liszt, son œuvre pianistique surpassant celle du maître de Weimar en termes de difficulté technique selon certains. Geoffroy Couteau aborde la pièce avec un abattage ébouriffant, mettant de surcroît en valeur sa grande modernité d’écriture, son caractère motorique, son recours à la modalité. Dans l’étude n°2 op. 52 de Saint-Saëns, « pour l’indépendance des doigts », Geoffroy Couteau rend perceptible la polyphonie si particulière de cette œuvre qui fait songer par endroits dans son écriture harmonique à … César Franck. Le ludique et la virtuosité reviennent en force avec l’étude n°6 op. 111, « Toccata », toujours de Saint-Saëns, où le pianiste fait preuve d’un aplomb remarquable et d’un beau sens du toucher. Retour à Alkan : l’étude dans les tons mineurs n°3 op. 39 « Scherzo Diabolico », est tout à fait démoniaque, le motif principal autour duquel se construit la pièce est sec, sardonique et grimaçant à souhait. Geoffroy Couteau fait encore une fois bien sentir à quel point la pièce est non seulement un étude mais s’apparente encore, aussi bien rythmiquement que structurellement, à un scherzo.

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Geoffroy Couteau
DR

L’atmosphère se fait un temps plus apaisée avec l’étude n°4 op.135 de Saint-Saëns, pour la main gauche, où Geoffroy Couteau laisse très bien filtrer dans son jeu les deux influences perceptibles dans cette pièce : l’influence lisztienne, et celle de Jean-Philippe Rameau. On est quelque peu surpris par la manière dont il joue l’étude d’exécution transcendante n°8 « Wilde Jagd » de Liszt. Il faut dire qu’après les diableries d’Alkan et de Saint-Saëns, le virage est pour le moins difficile à négocier. Or, le pianiste n’arrive pas à rentrer dans la pièce de Liszt, manque de concentration lorsqu’il s’agit de saisir sa complexité rythmique, et parfois, se perd et s’accroche. Mais il s’agit d’une éclipse passagère : c’est ensuite la modernité de la contemporaine de Boëly, Hélène de Montgeroult (qui fut également peut-être son professeur de piano) dans son étude n°99 « pour la difficulté de la mesure » que le pianiste arrive à faire passer. On voit très bien que dès Hélène de Montgeroult, l’étude n’est plus seulement un genre didactique, mais est en train de devenir une « forme état-d’âme ». Geoffroy Couteau saisit très bien que le genre de l’étude est pour la compositrice l’occasion de donner toute sa mesure à son langage encore marqué par Clementi, Haydn et Mozart, mais qui tend vers Schubert, mais surtout Chopin… Chopin, dont quatre études (une de l’op. 10, trois de l’op. 25) terminent le récital. La « Révolutionnaire » est abordée avec une belle énergie, très franchement, sans affectation. Dans la première étude de l’op. 25, le pianiste utilise fort heureusement assez peu la pédale et fait bien ressortir le contrechant dans le médium. Même absence d’affectation dans l’Etude n°7 op.25, pourtant si souvent prétexte aux simagrées violoncellantes. Geoffroy Couteau fait ici ressortir tout le caractère polyphonique de la pièce. Malgré quelques accrocs ici et là dans la dernière étude de l’opus, Geoffroy Couteau en donne une lecture fort convaincante et très épurée.

Ce récital donné par le pianiste dans le cadre de Lille Piano(s)s Festival en augure d’autres au cours de l’été 2011 autour des mêmes compositeurs, et il convient ici de saluer la prise de risque de Geoffroy Couteau, qui s’est avérée payante : par son audace de défricheur, ses interprétations pénétrantes et subtiles comme sa manière extrêmement directe et franche de tutoyer certaines pages parmi les plus redoutables et redoutées de la littérature pour piano seul, le pianiste fait de son récital une véritable bouffée d’oxygène. Même si une seule pièce du programme était de la main de Liszt, on sort du concert en ayant profité d’une vue supplémentaire, in concreto, sur les compositeurs, inspirateurs ou inspirés, qui peuplent la nébuleuse créatrice lisztienne, et qui en font l’un des jalons du XIXe siècle musical.

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- Lille
- Gare Saint-Sauveur
- 18 juin 2011
- Pierre-Alexandre Boëly (1785-1858), Etude n°15
- Camille Saint-Saëns (18335-1921), Etude n°6 op. 52 ; Etude n°2 op. 52, Etude n°6 op. 111 ; Etude n°4 op. 135
- Charles-Valentin Alkan (1813-1888), Allegro Barbaro n°5 op. 35 ; Etude dans les tons mineurs n°3 op.39, Scherzo Diabolico ;
- Franz Liszt (1811-1886), Etude d’exécution transcendante n°8 ;
- Hélène de Montgeroult (1764-1836), Etude n°99
- Frédéric Chopin (1810-1849), Etude n°12 op. 10, Etudes n°1,7,12 op. 25.
- Geoffroy Couteau, piano






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