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Gatti dense, sans danse

lundi 23 mars 2009 par Théo Bélaud
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Daniele Gatti
©Pascal Gely

Affaire compliquée pour le directeur du National : reprendre le jouet une semaine après son prêt à Riccardo Muti, le désenchantement était presque là avant même de commencer. Et pourtant, il y avait matière à beaucoup d’enchantement, de fête, de jeux en enchaînant le pastiche galant de Stravinsky, la synthèse du triangle amoureux de Strauss et l’orgie décadente de Ravel : de jeux de séduction notamment. Mais il n’est pas sûr que ce soit là que Gatti se montre le plus à son affaire.

Il est étonnant de voir à quel point est répandu le jugement négatif, sous des formes diverses, au sujet de Pulcinella. Qui mêle généralement les qualificatifs de « ridicule », « ennuyeux », « long », « bavard ». Vous vous en doutez, ce n’est pas notre opinion et ne l’a jamais été : l’auteur de ces lignes aime même tellement Pulcinella qu’il lui est presque impossible de traverser la Place de la Concorde sans penser que c’est sur un de ces trottoirs que cette géniale loufoquerie est sortie de l’esprit de Stravinsky. Il y a hélas sans doute bien des chances que ceux chez qui le préjugé, sinon le jugement existait déjà n’aient pas changé d’avis après l’exécution donnée par Daniele Gatti. Exécution certes honnête, techniquement à peu près acceptable, mais terriblement lisse et privée de tout appétit : appétit pour l’humour, appétit pour la virtuosité, appétit pour les thèmes. Et c’est certainement ce qui manque à la plupart des interprétations du ballet intégral ou même de la suite d’orchestre : l’envie, ou la faculté de montrer l’envie de jouer cette musique. C’est à se demander si quelqu’un d’autre que Stravinsky en a jamais été capable : on sait que les témoignages du compositeur dirigeant sa musique sont fréquemment problématiques, mais ce n’est pas le cas pour la suite de Pulcinella, qu’il a croquée avec toute la gourmandise potache mais aussi le charme spontané qui font défaut presque à chaque fois. Problème de conviction, d’état d’esprit du chef peut-être, mais problèmes individuels en pagaille dans l’orchestre aussi, les deux ne pouvant pas être tout à fait distincts. Et, cause aussi ou conséquence, une entame des plus brouillonne n’aide pas certainement à se libérer : premières entrées totalement confuses des bois dans l’ouverture, s’ajoutant à des cordes passablement hors-style - pour le dire poliment, neutres. La gavotte variée est légèrement meilleure techniquement, mais sans guère de charme - et depuis quand les gruppettos de flûte sont-ils remplaçables par des trilles ?

La gourmandise de Pulcinella, c’est aussi celle du pastiche de concerto grosso, qui demande d’en faire plus que de raison dans un « vrai » concerto baroque. Globalement, le quintette soliste en fait plutôt moins, ce qui donne raison à ceux qui pensent que, par exemple, il y a beaucoup trop de mesures entre la première entrée du ténor et celle de la soprano. Les violons et l’alto se contentent de jouer les notes - approximativement, et de staccato point trop n’en faut, rendant le Scherzino et l’allegro suivant platement linéaires, sans parler de la Tarantella, inaudible pour ce qui est des lignes solistes : la virtuosité, qu’elle soit classique ou moderne ou les deux à la fois, est toujours d’apparence bavarde lorsque l’on n’a aucune envie de la faire parler... Côté basses, c’est nettement mieux, l’impact dans l’échange avec la basse (vocale) constituant un des rares bons moments de cette exécution ; mais on attendait forcément plus du solo de la contrebassiste russe du National dans le Vivo. Le seul à s’en tirer plus qu’honorablement est donc le violoncelle de Jean-Luc Bourré, solide, caractérisé et justement potache dans la plupart de ses interventions. Une petite harmonie globalement déficiente, des cordes timides, il restait bien les traits goguenards de trombone et de trompette dans la dernière partie pour sourire un peu : mais sourire un peu dans Pulcinella, c’est trop peu... On ne fera aucun reproche aux chanteurs quant à leur engagement, encore moins sur leur présence vocale naturelle, mais pour ce qui est du style, leur prestation nous est apparue assez étrange. Beaucoup de dramaturgie quasi vériste et peu de légèreté galante, singulièrement dans le cas de Francesco Meli, à l’expressivité un peu outrancière dans la Serenata (« ...per la foresta cantando va »), et de même dans son solo du premier trio - « Chi disse ca la femmena sacchiu de Farfariello disse la verità » (ce n’est tout de même pas si grave, si ?). Prestations plus justes d’Alex Esposito et surtout d’Anna Catarina Antonacci, qui remplaçait pourtant au pied levé Barbara Di Castri, souffrante : un gant relevé avec un bel aplomb vocal, mais surtout l’innocence faisant souvent défaut à ses partenaires, rendant avec une certaine classe le dernier andantino à une émotion certaine.

Daniele Gatti semble plus à l’aise quand la séduction passe de la légèreté allusive et humoristique à l’opulence straussienne : en tous cas, à en juger par sa volonté d’emballer un peu le concert à partir de la Grande Suite du Rosenkavalier. De là à dire qu’il rend davantage justice à la musique, il y a un pas. L’opulence, pour bonne part, y est bien, encore que l’on ne sente pas vraiment le National dans son élément sonore le plus naturel. S’il y a un intérêt certain à pousser cet orchestre dans ses retranchements pour tirer la pleine pâte brahmsienne, cela ne fonctionne clairement pas avec ni avec l’orchestre de Strauss, ni avec le style. Au-delà d’une gestion un peu crème chantilly des plans sonores - dont on sent qu’elle est volontaire - ce sont des problèmes de tempo qui décrédibilisent assez largement l’investissement physique de la direction de Gatti : la première fausse valse, à la blanche, celle-ci à 84, vraiment ? Sempre piu mosso à l’intérieur ? Pas vraiment, et l’on se sent plutôt là dans la satyre mahlérienne, sauf que cela casse un peu l’ambiance. Le tempo di valse ? Un peu plus proche de l’indication métronomique, mais beaucoup trop souligné et traînant : pour danser une valse pareille, mieux vaut avoir un bon coup dans le nez, ou alors jouer au gros libidineux de service, d’autant que l’alternance du piano et du pianissimo, maintenant que Muti est reparti, n’est toujours pas la spécialité des violons du National. Toute cette section centrale à 3/4 (chiffres 30 à 48) manque fâcheusement de distinction. La suite est plus intéressante, et pour cause. Gatti et l’orchestre s’ébrouent de façon bien plus détendue quand la mesure s’agrandit et se resserre, que la dynamique se fait généreuse et que le temps pour faire les phrases s’élargit : 9/8, ff, doublages généreux, le tout Poco allargando, ça va tout de suite mieux. On remarquait ces derniers temps que la différence entre ces violons et ceux des très grands orchestres est qu’ils sont vraiment capables de donner du grand et beau son... sur la corde de sol, et que plus on s’en éloigne, plus les choses se compliquent. Cela ne fera jamais qu’une preuve de plus ! Par ailleurs, les cors, pas d’une classe folle mais au moins courageusement audibles, assurent l’essentiel, et les tricots du fameux motif chromatique des flûtes et du célesta fonctionnent bien. La Quick Waltz conclusive retombe volontiers dans les travers initiaux, mais, il faut bien le dire, avec un certain panache, et sans aucun défaut de force.

Hors-sujet ? Certainement, pour bonne part. Seul avantage évident, celui de fournir une transition convaincante pour le délicat couplage avec La Valse, laquelle s’accommode bien mieux des penchants de Gatti pour la sculpture sonore sombre et abrasive. Même ici, il était tout à fait permis de contester, mais beaucoup moins de condamner, le chef nous remettant un peu face à la problématique desa très wagnérienne Mer de début de saison. On a aussi le droit de penser que dans La Valse, le caractère dansant et le charme sont des données moins importantes que l’épaisseur du discours dramatique, et la capacité à mettre en avant un imaginaire sonore - étouffant si possible. C’est ce que fait Gatti, et à l’exclusion de dynamiques faibles toujours mal maîtrisées, il y aurait beaucoup de chose, dans le travail d’orchestre, à souligner dans cette exécution. Comme le jeu sur les intonations de l’accompagnement de cordes du début de la seconde section (à partir de 18), mettant en évidence comme un peu partout les qualités retrouvées des altos ; comme celui sur les glissandos et les liaisons des croches dans le climax de celle-ci (29-30) ; ou encore le travail de la matière sonore dans les trilles alternés précédant le retour de l’introduction (50-53) ; et bien sûr le renchérissement progressif de l’accentuation de la valse proprement dite au fur et à mesure que la catastrophe se rapproche. Beaucoup d’autres encore, en dépit, justement, d’un matériau introductif traité les deux fois de façon assez confuse - mais c’est assez systématiquement le cas, nous semble-t-il. Et au moins pour une fois Gatti se conforme-t-il strictement à l’ordre d’accélérer continuellement la conclusion, quitte à contredire un peu la teneur générale de l’exécution, mais en décuplant aussi l’effet d’exutoire de la dernière coda, pour la distinguer vraiment des précédentes. Ce à quoi il faut ajouter l’absence de vulgarité des cuivres de bout en bout, compensant le relatif manque de présence des bois, notamment des clarinettes dans la première section. Au total, à coup sûr, un vrai numéro d’orchestre non dénué de profondeur, et en tous cas physiquement gratifiant ; et une conclusion de concert toujours assez contestable dans la lettre, mais à nos oreilles, beaucoup moins dans l’esprit, de sorte à offrir la seule véritable réussite d’un concert tantôt trop poli, tantôt trop lourdaud. Mais un peu tard.

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- Paris.
- Théâtre du Châtelet.
- 12 mars 2009.
- Igor Stravinsky (1882-1971) : Pulcinella, ballet intégral ; Richard Strauss (1864-1949) : Der Rosenkavalier, grande suite ; Maurice Ravel (1875-1937) : La Valse.
- Anna Catarina Antonacci, soprano.
- Francesco Meli, tenor.
- Alex Esposito, baryton.
- Luc Héry, 1er violon solo ; Laurent Manaud-Pallas, 2nd violon solo ; Nicolas Bône, alto solo ; Jean-Luc Bourré, violoncelle solo ; Maria Chirokoliyska, contrebasse solo.
- Orchestre National de France.
- Daniele Gatti, direction.











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