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Frans Brüggen au TCE : quand un grand monsieur vacille

jeudi 1er octobre 2009 par Carlos Tinoco
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Frans Brüggen
DR

Frans Brüggen n’a peut-être pas été le plus grand chef de sa génération, ni même du renouveau baroque, mais son apport, aussi bien à l’histoire de son instrument d’origine (la flûte à bec), qu’à celle de l’interprétation des œuvres du XVIIIème siècle restera fondamental, au même titre que celui d’un Gustav Leonhardt ou d’un Nikolaus Harnoncourt. Quand l’âge et la maladie le réduisent à une forme d’impuissance, comme ce fut le cas cette semaine au TCE, on ne peut qu’entériner le triste constat, et se réfugier dans le souvenir de telle Saint-Matthieu qu’il dirigea naguère d’une main de maître dans ces mêmes lieux, ou en revenir au disque pour savoir ce que fut un jour, cette pensée musicale acérée. Il reste cependant de ce moment de fragilité extrême, les performances de l’orchestre, du chœur et des solistes, qui, en dépit du contexte, méritent d’être détaillées.

De la direction nous ne dirons donc rien. Celui qui veut savoir quel Mozart fut celui de Frans Brüggen se reportera au témoignage discographique. L’écart immense entre la Symphonie Jupiter gravée pour Phillips dans les années quatre-vingt et celle que nous avons entendue l’autre soir n’est pas discutable en termes de choix interprétatifs. S’agissant de l’orchestre, on a bien conscience du fait que les conditions du concert et sans doute des répétitions n’étaient guère propices à ce qu’il donne le meilleur de lui-même. Mais, si l’Orchestre du XVIIIème siècle n’a jamais été la plus impressionnante des formations sur instruments d’époque, est-il pour autant admissible qu’en un morceau -le Requiem- les cuivres dans leur ensemble dépassent le quota annuel de couacs et de fausses notes tolérables pour des musiciens professionnels ? Et, surtout, au-delà des défaillances individuelles, toujours possibles un soir catastrophe, comment juger l’incroyable apathie de toute la formation deux concerts d’affilée ? Il ne nous avait pas encore été donné de voir des chefs de pupitres avachis à ce point, n’entraînant personne à leur suite, accompagnant de leur résignation le naufrage général sans même se soucier de donner un tant soit peu le change. On pense à ces équipes de football dont les joueurs, quand ils veulent se débarrasser de leur l’entraîneur, se débrouillent pour faire un non-match. Eu égard à la dette que tout mélomane, beaucoup de musiciens et surtout cet orchestre partagent vis-à-vis de Frans Brüggen, il y avait quelque chose de très pénible dans ce spectacle.

En outre, la façon de jouer baroque, surtout quand elle atteint la radicalité que Brüggen a toujours voulue pour cet orchestre, s’accommode très mal d’un jeu sans intention. Autant un orchestre moderne d’un certain niveau peut masquer son manque d’implication par la rondeur de sa sonorité ou la roublardise de ses vibratos et de ses phrasés, autant avec une formation baroque, tout ce qui peut être verdeur excitante, âpreté signifiante et verticalité jouissive quand cela sert un propos, devient raideur mécanique sans aucun fard dès que le sens manque. Celui qui venait l’autre soir écouter pour la première fois un ensemble sur instrument anciens ne renouvellera sans doute jamais l’expérience.

Le Chœur de Radio France dans le Requiem a fait le métier, sans plus, dans une forme de routine détachée qui ne jurait pas avec le reste, mais sans que ses imprécisions lui soient vraiment imputables. Brüggen est-il encore dans des dispositions qui lui permettent de choisir ses solistes ? La question mérite d’être posée. Il nous a habitué au fil de sa carrière à des décisions d’une grande subtilité en la matière. Mais entre une soprano (Ilse Eerens) à la voix beaucoup trop courte et peinant dans les aigus, un ténor (Marcel Beekman) au timbre métallique, une basse (André Morsch) poitrinant beaucoup, seule la mezzo (Wilke te Brummelstroete) tirait à peu près son épingle d’un jeu bien triste.

Reste le cas du pianiste, dans le concerto n° 24, le seul qui peut vraiment prêter à polémique dans ce contexte. Tout d’abord, une remarque qui mettra tout le monde d’accord : les sonorités du pianoforte présentent un intérêt évident, surtout quand l’orchestre joue lui aussi sur instruments d’époque. Mais ne sont d’époque, ni l’effectif de la phalange, ni, surtout, la salle du TCE. Autant dire que lorsque la moitié des notes du piano est totalement couverte par l’orchestre, il est difficile de jouir des effets de timbre. Cela posé, venons-en au jeu lui-même. On peut adorer l’extrême raffinement dont fait preuve Kristian Bezuidenhout dans la manière de construire phrases et ornements. On peut surtout lui savoir gré d’essayer ce que n’a à aucun moment tenté le mal nommé Konzertmeister : tirer l’orchestre à sa suite pour insuffler du jeu et de l’énergie. On ne peut certes lui reprocher de parler une langue musicale différente de celle du chef en une soirée comme celle-ci, même si nous n’avons pas le souvenir d’avoir un jour entendu Frans Brüggen parler dans Mozart un idiome approchant. Mais on peut aussi trouver anachronique cette ornementation systématique du discours mozartien et l’ensemble de son jeu outrageusement narcissique. Une somme de moments d’une extrême délicatesse ne conduit pas automatiquement à un discours cohérent, au contraire cela peut amener un émiettement total d’où n’émerge plus que la préciosité. Son jeu a cependant un caractère suffisamment affirmé pour que l’ovation qui a suivi soit justifiable (plus que celles qui ont ponctué les symphonies ou le Requiem, et qui semblaient malheureusement moins tenir à l’amour d’un public reconnaissant pour le vieux lion à bout de forces, qu’à l’étiquette toujours surprenante du public du TCE).

Il ne nous reste plus qu’à souhaiter ardemment que la santé de Frans Brüggen lui laisse à l’avenir des répits suffisants pour que coule de nouveau de sa baguette la musique à laquelle il nous a habitué.

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 25/09/2009 et 27/09/2009
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Symphonies n°40 en sol mineur KV550 et n°41 en Ut majeur KV491 « Jupiter » ; Requiem en ré mineur KV626 ; concerto pour piano et orchestre n° 24 en ut mineur KV491 ; Marches.
- Ilse Eerens, soprano ; Wilke te Brummelstroete, mezzo ; Marcel Beekman, ténor, André Morsch, basse -
- Kristian Bezuidenhout, piano.
- Choeur de Radio France
- Orchestre du XVIIIe siècle
- Frans Brüggen, direction.











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