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Festival international de Colmar 2009 : De Grieg à Chostakovitch

lundi 10 août 2009 par Anne-Sophie Lang
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Alexander Ghindin
DR

Notre première étape symphonique à l’occasion du Festival de Colmar 2009 est l’occasion de retrouver l’Orchestre Philharmonique National de Russie, évidemment dirigé par son fondateur Vladimir Spivakov pour un programme fort prometteur. De Grieg à Chostakovitch, en passant par Berg, la soirée aura connu des moments d’exception, mais également de franches déceptions.

Les quelques extraits issus des deux Suites pour orchestre de Peer Gynt de Grieg constituent une agréable prise de contact, et l’interprétation de nos virtuoses russes réunis a le mérite de ne pas verser dans une niaiserie que l’on aurait pu craindre. Dans Au matin, l’homogénéité des cordes associée à la solidité de l’harmonie donnent le ton. Le charme russe peut commencer à opérer dans ces sonorités scandinaves. Face à une formation à la discipline toute acquise, le bras de Spivakov n’a guère de véhémence à véhiculer, on en soupçonnerait presque un brin de nonchalance. Cet engagement minimaliste n’est hélas pas de nature à atténuer le sentiment synthétique qui ressort d’un orchestre irréprochable mais peu flamboyant. C’est là un premier reproche que l’on peut adresser, à savoir une impression de musique au kilomètre inhérente au festival lui-même. Dans la Mort d’Ase cependant, la rondeur des cordes, en particulier des pupitres graves, nous rappelle la quintessence de l’école et de l’archet russes. Malheureusement, un manque de franchise dans les nuances extrêmes ternit quelque peu la remarquable cohésion et l’élan commun des différents pupitres. La Danse d’Anitra qui suit manque de conviction. La précision des archets est toujours au rendez-vous, mais le manque d’entrain et à nouveau la mollesse de la direction relèguent cette mazurka au rang d’intermède survolé. La Chanson de Solveig nous réserve quant à elle un premier énoncé parfait, mais un développement central trop timide avec de surcroît un passage central ternaire d’une certaine lourdeur. Ce « best of Grieg » s’achève inévitablement par l’Antre du roi de la montagne, avec une direction toujours aussi statique et économe – mis à part un très théâtral coup d’éclat dans les dernières mesures – et des pupitres en manque d’équilibre, à commencer par des bassons inexistants, des clarinettes discrètes, et des vents souffrant en général d’une acoustique absorbante. L’exagération des accents dans la partition est de plus poussée un peu trop loin, et rend l’ensemble caricatural.

Nous retrouvons ensuite à nouveau Grieg pour le Concerto pour piano op.16, avec le lauréat 1994 du concours Tchaïkovski, Alexander Ghindin. Reconnaissons d’emblée à ce dernier une grande capacité à parcourir le clavier de façon fluide et quasi aérienne, et un sens de la phrase appréciable, trop aérien peut-être face à un orchestre hélas trop présent – on peut à ce titre se poser la question de l’utilité d’avoir maintenu complets les conséquents effectifs de cordes. Peu aidé par une acoustique peu favorable à la projection du piano, le jeune soliste sait faire néanmoins preuve d’un dynamisme efficace et se montre à son avantage dans cette musique. On regrette néanmoins que la pointe de comédie dans l’attitude de Ghindin ne se soit pas retrouvée dans son jeu de mains dont la simplicité vient parfois dénaturer la partition, comme par exemple dans le premier thème de l’allegro final où manque un brin d’exubérance et de rebondissement, avec un marcato faible. Le pianiste russe, bien que véhiculant une sensation de grande facilité, ne nous en gratifie pas moins de quelques beaux ratés, notamment dans les premières mesures et leur périlleuse descente, mais dans l’ensemble c’est une interprétation solide qu’il nous propose. L’orchestre quant à lui, reste fidèle à lui-même : performant mais seul, avec un chef qui n’exploite pas son potentiel – faut-il encore le déplorer – et manque cruellement de volonté et de caractère. Cette impression que l’on retrouve dans le premier mouvement, avec des interventions solistes (bois et cor) bien ternes, est toutefois révisée dans le deuxième au seul bénéfice de cordes chaleureuses ainsi que dans le troisième où Spivakov lui-même s’éveille à la partition, pour diriger enfin son orchestre. Même si l’andante maestoso final est pompeux à souhait, le talent et le charisme de la formation russe s’expriment à leur juste niveau, à ceci près que le chef y prend cette fois toute la part qui lui incombe, et c’est tant mieux !
Pour son bis, Alexander Ghindin nous propose le Roi des Aulnes, chose finalement peu surprenante au vu de la densité de la partition qui sied bien à son interprète. Tourmenté, engagé, et techniquement à la hauteur de cette difficile transcription du lied de Schubert, il ne met pas assez en avant le chant.

Un des moments forts de cette soirée devait être les Sieben frühe Lieder de Berg. Devait, car la montagne a finalement accouché d’une souris : la jeune soprane Tatiana Pavlovskaya n’aura guère laissé une grande impression. Faible, voire inexistante dans le registre grave et medium, autant dire qu’elle a été littéralement absorbée par l’orchestre la plupart du temps. Ajouter à cela une articulation très approximative des consonnes, ni le texte ni la musique n’auront su être mis en valeur, si ce n’est dans Traumgekrönt, et Liebesode, où Pavlovskaya amène un discours plus cohérent et trouve davantage d’équilibre avec l’orchestre, ce qui lui fait défaut dans Schifflied et Nachtigall où son manque de projection et sa faiblesse vocale sont à déplorer. Outre quelques belles interventions, notamment chez les solistes du quatuor (Nachtigall), l’orchestre n’est pas plus à la fête, et souffre d’un manque d’homogénéité qui rend l’ensemble flou, instable et inconsistant. Dommage pour ce monument bergien pour lequel on attendait justement avec intérêt la lecture du NPR. À défaut de réjouissances, on aura eu droit à quelques frasques de justesse ça et là, et à des équilibres contrariés, des cordes qui doutent, et un Spivakov qui, après son sursaut dans le final de Grieg, retombe dans la léthargie.
Après ce Berg insipide, on ne pouvait qu’espérer un élan salvateur pour le monument final. La symphonie n°9 de Chostakovitch était l’occasion rêvée pour nos talents russes de s’exprimer avec toute la fibre musicale qui est la leur. Les espoirs n’ont cette fois pas été déçus : d’emblée, Spivakov se montre plus volontaire. L’effet ne se fait pas attendre parmi l’orchestre, et on assiste à une leçon de musique symphonique slave avec des cordes rondes, sonores et décidées, des bois présents, irréprochables et mordants, et l’artillerie cuivresque éclatante mais jamais caricaturale. Dans ce premier Allegro, la dualité entre caractère joueur et martial est très justement mise en exergue. Louons particulièrement les pupitres de violoncelles qui insufflent réellement la dynamique du mouvement de par leur unité sans réserve. Le violon solo en revanche peine à convaincre et ne laisse aucunement un souvenir immuable. Le Moderato fait la part belle à des bois en verve, notamment le pupitre de clarinettes qui fait preuve de sensibilité et d’assurance, avec des aigus d’une propreté rare et des nuances jamais sacrifiées. Les cordes ne sont pas en reste dans leurs sinueux dessins con sordini où les places et vitesses d’archets millimétrées ravissent non seulement les esthètes de par la fabuleuse unité visuelle qui en découle, mais servent également une qualité de son impeccable. Dommage que les pizzicati soient un peu plus relâchés. Le court Presto, morceau de bravoure s’il en est pour les bois, est à l’excellente image des mouvements précédents. Dans le Largo, le choral de cuivres ne peut laisser de marbre, et la belle densité sonore emplit le volume de l’église Saint-Matthieu, parfois si difficile à cerner. Mention spéciale à une trompette solo en pleine forme, mais surtout au cor anglais dans un long et difficile solo où ce dernier se sera montré généreux et convaincant, avec une continuité du son admirable. Dans l’Allegretto du dernier mouvement, le basson aurait gagné à être plus présent, et l’ensemble un peu plus emmené. La direction est un peu trop mécanique à la manière d’une lecture un peu simpliste de Chostakovitch. L’Allegro final en revanche nous réserve un des habituels coups d’éclats de Spikavov, qui sait conduire ses troupes avec stoïcisme et exubérance, ce qui au fond convient parfaitement à ces dernières pages.
Point avare en bis, le maestro nous propose un Adagio de Schnittke, et quelques incontournables du patrimoine russe de la musique de charme (Valses de la Belle au Bois Dormant et de Casse-Noisette).

Retenons donc une prestation en demi-teinte, avec un orchestre volontaire et propre, sachant faire montre de tout l’art dont il est capable, mais dont la direction n’aura pas su exploiter tout le potentiel, se raccrochant souvent à la facilité. Des solistes, nous saluerons la contribution d’Alexander Ghindin mais passerons sur l’inexistante Tatiana Pavlovskaya.

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- Colmar
- Eglise Saint-Matthieu
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- Edvard Grieg (1843-1907), Extraits des deux Suites pour orchestre de Peer Gynt, « Au matin », « La mort d’Ase », « Danse d’Anitra », « Chanson de Solveig », « Dans l’antre du roi de la montagne » ; Concerto pour piano et orchestre en La mineur opus 16
- Alban Berg (1885-1935), Sieben frühe Lieder pour voix et orchestre
- Dmitri Chostakovitch (1906-1975), Symphonie n°9 en Mi bémol majeur opus 70
- Alexander Ghingin, piano
- Tatiana Pavlovskaya, soprano
- Vladimir Spivakov, direction






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