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Festival de Montpellier 2012 : God save the Philhar’

samedi 25 août 2012 par Thomas Rigail

Toute personne qui suit la saison parisienne du Philhar’ n’enlèvera pas à l’équipe qui le dirige la pertinence de ses choix quand il s’agit de mettre sur le podium un chef qui ne s’est pas encore fait un nom. La règle est simple : si le chef qui dirige un vendredi soir à Pleyel est discret dans les magazines et n’encombre guère les débats des discophiles, il y a de très fortes chances pour que cela soit un très bon chef. Cette règle ne sera pas remise en cause par celui qui dirige le deuxième concert de l’orchestre au festival de Montpellier, Edward Gardner, chef célébré dans son pays, invité régulier des Proms et des orchestres britanniques, mais dont la notoriété n’a pas encore vraiment passé la manche. A tort : dans ce programme très anglais – on connaît le goût de nos voisins pour Berlioz –, très fin-de-siècle également, il exploite à plein les ressources du Philhar’ et lui permet de donner ce qu’il sait le mieux faire : un excellent concert.

Passons rapidement sur l’ouverture des Maîtres chanteurs, loin d’être ratée, mais qui constitue une mise en jambe exécutée avec force volume sous une baguette vigoureuse mais pas tout à fait transcendante, pour nous attarder sur de remarquables Nuits d’été de Berlioz, chantées par Karine Deshayes. Œuvre habituellement jouée, le texte s’y prêtant, en robe à dentelle et à corset, offrant la possibilité à une chanteuse de faire état de sa jolie voix accompagné par les ronflements placides d’un orchestre de salon, elle est ici fermement tenue loin de toute sentimentalisme empaqueté mais également de toute authenticité d’époque en toc : Edward Gardner préfère travailler le chamarré des couleurs et affirmer les atmosphères morbides et saisissantes d’une orchestration qui, par sa densité et la fluidité des transformations instrumentales ainsi portées, annonce de manière flagrante le traitement de la voix dans l’orchestre chez Mahler. Le chef saisissant la structure expressive en arche de l’œuvre, des naïfs premiers chants vers la dépouille des mélodies centrales pour s’achever sur l’espoir reconduit, « Villanelle » débute, allante et lumineuse, dans un geste orchestral charnu, éclairé par une petite harmonie rayonnante, qui ne sert pas de faire-valoir au chant par l’égalité des harmonies et le rythme de niaise batterie, mais assure au timbre resplendissant de Karine Deshayes la possibilité d’atteindre sa plénitude. Cette plénitude est peut-être son seul défaut dans cette interprétation : dans l’épanouissement évident de la voix, dans la hauteur du timbre et la tenue céleste de la ligne, le rapport à l’expression du texte paraît parfois par trop uniforme. Le défaut est mineur quand l’orchestre se forme tout entier dans les trames de la narration. « Le spectre de la rose », énoncé sur l’arrière-fond de quelques altos à la délicatesse sans neurasthénie, dans un tempo plus rapide que l’adagio un poco lento écrit par Berlioz, raconté par des cordes qui habitent la variété des formules et les échanges de l’orchestration et ne les abandonnent pas dans la monotonie du pauvre accompagnement, commence à s’aventurer dans des beautés d’un ordre inhabituel : le refrain, et la différenciation de son traitement, d’un « Et, parmi la fête étoilée, tu me promenas tout le soir » assuré par l’équilibre de l’harmonie entre cordes et bois, ou du crescendo élevant « j’arrive du Paradis », mais également la troisième strophe, aux tremolos éthérés, sont d’un soin admirable. Dans « Sur la lagune », la densité inhabituelle des cordes n’apparaît jamais surfaite, superflue ou pesante, la ligne n’étant jamais autre que phrasée, le geste jamais autre qu’investi (le sforzando sous « Ah ! sans amour… »), en particulier chez des violoncelles qui sont, nous l’avons dit, la vraie révélation de ce festival, par l’homogénéité du pupitre et le degré d’intensité atteint dans les deux concerts. La lecture de Gardner se fait symphonique : à E (« la colombe oubliée… »), le crescendo strié de traits de violons mène à un véritable « appassionato », et la brillante relance à I après l’évocation spectrale du linceul métamorphose la fin d’une mélodie plaintive en chant d’Isolde – les amateurs du Berlioz de salon grinceront des dents devant l’affront britannique, mais le sens du drame dans la miniature est ravissant. « Absence » voit la voix éclore, sans perte dans la prononciation, alors que l’orchestre, loin de ponctuer, parvient à manifester son attention y compris dans ses silences à ce récit qui ne raconte rien, jusqu’à un dernier « Reviens, reviens, ma bien-aimée ! » (à D), d’un frissonnant raffinement. « Au cimetière », ce sont les flûtes et clarinettes (les deux notes juste avant A, joliment nauséabondes) qui colorent en blanc la ballade nocturne des cordes, avant de gagner en chaleur sous « Sur les ailes de la musique… ». Les sons harmoniques sont remarquables de densité, mais les expérimentations d’orchestration de Berlioz, tout autant que le dessin des traits d’accompagnement, l’harmonie et la nuance, sont mis tout entier au service de la forme, qui devient paysage fugitif, entrelacement de teintes et de respirations, spectre de couleurs et d’idées suggérées : nous sommes ici à des lieues de la mélodie pour voix et piano orchestrée, mais dans une pensée musicale à la précision et à l’imagination supérieures. Pour conclure cette transformation de l’œuvrette en beauté, « l’île inconnue », soutenue par la force rythmique et les textures altières du Philhar’, sera emportée loin par le chant séraphin de Karine Deshayes.

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Karine Deshayes, Edward Gardner
© Marc Ginot

Les Enigma Variations d’Elgar, institution en Angleterre qui reste peu jouée en France, ne seront pas d’un niveau inférieur. Edward Gardner puise dans toutes les ressources d’une partition qui n’est pas avare en indications pour forger ses phrases, leur conférer souffle et candeur, les solidifier dans une tension qui ne sera guère démentie, et ce dès un thème admirablement galbé, en particulier par les cordes graves : la lecture du chef anglais combine là encore densité de l’orchestre, intensité du mouvement et lyrisme hardi, dans les assauts des variations rapides (la quatrième traversée comme une bourrasque, la furieuse onzième) autant que dans la noblesse tragique (l’imposant premier climax de la première variation, 5 mesures après 3, le superbe crescendo en mineur à 58 dans la treizième…). L’orchestre, nonobstant une petite harmonie qui manque parfois légèrement de présence (des flûtes un peu discrètes, mais de belles clarinettes, avec un habile solo dans la treizième variation) et de très rares confusions (les premiers violons au début de la deuxième variation), se montre à nouveau dans le plus bel équilibre de ses forces, chantant autant que faire se peut, avec encore une fois un remarquable pupitre de violoncelles, symbolisé par le micro-solo (deux mesures), admirable de finesse, de Nadine Pierre au début de la deuxième variation – mais les altos, qui souvent les doublent, ne sont pas en reste, et les deux pupitres délivrent les mélodies les plus ardentes – et des cuivres, accompagnés par les timbales d’Adrien Perruchon dans la furibonde sixième variation ou d’une gloire aussi éclatante que contrôlée dans la dernière, qui semblent être restés d’une virilité et d’un éclat tout russes après Une vie pour le Tsardu lundi précédent. Il manque sans doute un peu du laisser-aller des orchestres qui connaissent plus dans l’habitude cette partition, l’interprétation restant, en dépit du souffle qui l’habite, portée par un grand contrôle, mais malgré la charge d’un orchestre brillant et d’une direction affirmée, il n’y a là nulle lourdeur, car la petite harmonie conserve sa versatilité (un « intermezzo » pimpant) et Edward Gardner cherche avant tout le chant de la ligne, non les provocations orchestrales, et conserve la logique agogique dans la succession des variations, jusque dans Nimrod, nécessaire point d’orgue de l’œuvre, qui ne crée pas de rupture et s’épanouit dans toutes ces qualités : le chef garde la maîtrise de la forme, ne cédant ni à la lenteur initiale ni à la précipitation du premier climax (qui existe néanmoins), ainsi que de l’équilibre des textures, le chant ne disparaissant pas dans l’abordage des cuivres sans pour autant que la polyphonie soit niée. L’apothéose se pare de toute la superbe que l’on peut espérer, et si les russes avaient de quoi être satisfaits de la Vie pour le Tsar, les anglais auraient sans doute trouvé ce Nimrod à leur goût – et peut-être, quand les français auront cessé de détester leur propre musique et qu’on lui redonnera le rôle pour lequel il a été pensé [1], que le Philhar’ nous donnera un peu de musique digne pour notre nation.

En attendant, nous goûterons les saveurs russes, et plus rarement, trop rarement, celles britanniques. Le centenaire de la naissance de Britten en 2013 aurait pu être l’occasion pour le Philhar’ de parcourir ce répertoire, mais à moins qu’il ne se réserve le lord d’Aldeburgh pour la saison 2013-14, il est, comme ailleurs en France – ne rendant pas en cela la politesse aux anglais, qui aiment jouer la musique de leurs proches voisins –, totalement oublié au profit des bien plus vendeurs Wagner et Verdi – pour édification, le site www.britten100.org recensant les, à ce jour, 1075 événements liés à ce centenaire, compte pour Paris… deux concerts.

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- Montpellier
- Opéra Berlioz
- 25 juillet 2012
- Richard Wagner (1813-1883), Les Maîtres chanteurs, prélude de l’Acte I
- Hector Berlioz (1803-1869), Les Nuits d’Eté, mélodies pour mezzo-soprano et orchestre
- Edward Elgar (1857-1934), Enigma variations opus 36
- Karine Deshayes, mezzo-soprano
- Orchestre Philharmonique de Radio France
- Edward Gardner, direction

[1Rôle dont l’exécution de sept œuvres de Tchaïkovski dans une saison ne fait certainement pas partie.






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