ClassiqueInfo.com




Festival de Montpellier 2012 : Tristan Pfaff, élève sérieux

samedi 25 août 2012 par Thomas Rigail

Les concerts en journée du festival de Montpellier, consacrés aux récitals et à la musique de chambre, et par ailleurs gratuits, sont pour le curieux le lieu où il pourra espérer dégoter quelques bonnes surprises sans prendre de risque. Parmi les « jeunes solistes », le récital de Tristan Pfaff ne sera pas une de celles-ci ni par le programme ni par l’exécution, mais le pianiste, après un début de concert laborieux, ne manquera pas de s’attirer quelques sympathies.

Les premières minutes du récital ont en effet de quoi inquiéter : ce premier mouvement de la Sonate D537 de Schubert, avec le prosaïsme de son exposition thématique, les précipitations dans le trait en double-croches dès la mesure 5, la conduite qui semble parfois être stoppée net pour un bref mais coûteux moment au milieu d’une phrase ou d’une mesure (dans les accords mes.50-51 qui concluent l’exposition, ou bien dans le motif avec les deux mains en clé de fa dans le développement), montrent un jeu scolaire, autant dans une perception de la partition qui ne dépasse guère une simplicité sèche et pataude, agrémentée de quelques finitions de poète amateur, que dans le manque de fermeté d’un discours saccadé et hésitant. On craindra alors un récital aux allures d’audition de conservatoire, qui aura lieu, mais seulement partiellement. Avant cela, il faut achever cette sonate de Schubert : un deuxième mouvement d’une naïveté confondante, autant dans un exposé du thème dont l’enfantillage au premier degré confine à la trivialité que dans la conduite des traits en double-croches de la deuxième partie, articulée à un piano terne – il faut certes ici de la candeur, mais faut-il entendre cela avec aussi peu de distance ? –, et un troisième qui présente, avec une progression dynamique le nez dans la partition, des silences sans poids et une fin ratée, un discours bien trop dispersé, ne contredisent pas le caractère scolaire annoncé par les premières mesures.

Tristan Pfaff donne ensuite deux extraits du cycle Illusions (2009) de Matthieu Stefanelli. L’aphoristique « Origami », écrit en hommage à Toru Takemitsu, s’enveloppe effectivement des évanescences post-debussystes que goûtaient le piano du compositeur japonais mais aussi nombre de compositeurs français. Le deuxième extrait, « Reflets… réfractions » en hommage à Henri Dutilleux, a quelque chose des Makrokosmos de Crumb plutôt que de Dutilleux, dans ses grappes de notes dans l’aigu, ses courts motifs glissants et ses graves cosmiques, articulés par le sens de l’atmosphère plutôt que par la volonté formelle, mais s’écrit dans son temps restreint avec une certaine habileté. Stefanelli ne gagnera pas de prix d’originalité et on ne sentira guère le grand compositeur derrière ces quelques minutes, mais dans le contexte du piano contemporain, ces deux pièces, aussi décoratives soient-elles, ont le mérite de parvenir à exister. Les limites du piano de Tristan Pfaff se font néanmoins encore sentir ici, surtout dans le climax de « Reflets… réfractions » qui se satisferait sans doute d’une ampleur supérieure.

JPEG - 54.8 ko
Tristan Pfaff
DR

Curieusement, les choses s’arrangent avec l’Adagietto de la Symphonie n°5 de Mahler, donné dans une transcription de John Gribben [1]. L’ingénuité entendue chez Pfaff et un jeu ouvertement affectif, confinant à l’affèterie, porté par une conduite aux généreuses largesses agogiques et un chant suffisamment soutenu, se glissent sans élégance mais avec promptitude dans l’absurdité de l’exercice, en soi mûr pour l’étalage de tout le sentimentalisme imaginable.

Tristan Pfaff revient ensuite à Schubert avec la Wanderer Fantaisie. La question du caractère scolaire de son jeu se pose ici différemment que dans la Sonate D537 : s’il y a beaucoup plus de fermeté dans l’exposition thématique, et globalement plus d’attention au discours, c’est la réalisation technique du pianiste, plutôt que l’intelligence formelle du texte, qui montre ici des lacunes. Dans la première partie, la coordination des traits à deux mains laisse à désirer (les arpèges de la page 3 [2], ou les traits descendants-ascendants de la page 7), et des défauts dans les doigts provoquent des césures dans l’exécution de ce qui pourtant s’annonce correctement (les octaves lourdes, mal contrôlées, à la main gauche, 5 mesures avant la fin de la page 5, alors qu’elles sont bien amenées sur le plan de la progression dynamique, par exemple). Tristan Pfaff veut bien faire, veut parfois trop faire, mais ne parvient pas à donner correctement ce qu’il, de toute évidence, souhaite : non qu’il s’effondre, mais les scories, les traits qui achoppent sur une note hasardeuse, les approximations compensées par de brusques accélérations ou un son qui dérape, surgissent, trop nombreux pour ne pas perturber le fil de l’œuvre et l’impression de domination qui doit s’en échapper. Pfaff peine jusqu’au bout de cette partie, dans de symptomatiques accords sforzando et descrendo du début de la page 9, joués avec un degré de force irrégulier. L’adagio sera pourtant bien mené et avec un chant suffisamment construit et des traits polyphoniques plus détaillés (mes.9 et suivantes, mes. 28 et suivantes). Quand le texte se densifie, la force désirée trouve ici son piano : le tremolo en crescendo de la fin de la page 10 est l’un des points d’orgue d’une architecture dramatique bien perçue et donnée avec fougue, tout du moins jusqu’à ce que les difficultés digitales réapparaissent (aux alentours de la page 14), contraignant une transition vers la réexposition ratée, la tension s’évanouissant dans un piano hésitant.

La réexposition et la coda sont étonnamment plus dominées que l’exposition. Il reste des prosaïsmes (thème de l’allegro), des accélérations en forme de bouées de sauvetage (le passage de la page 18 à la page 19), des scories digitales (les grands arpèges de la page 22, passés plus par la volonté que par les doigts), mais le pianiste tient la progression sous contrôle, jusqu’à une coda qui a des allures de fuite en avant, autant par intention musicale que par précipitation vers la fin, pour s’éloigner de cette œuvre si difficile, que Tristan Pfaff livre sans transcendance mais avec une certaine évidence de la volonté. Ici, ce qu’il peut y avoir de scolaire dans son jeu, cette simplicité qui évite les faux-semblants, un bon sens fondamental, l’élémentaire envie de jouer peut-être, lui permettent d’éviter les travers communs, le soulignement des intentions et l’abus de prétentions – encore que l’on sente des prétentions à la virtuosité qui ne peuvent être tout à fait accomplies.

Des prétentions qui seront réalisées avec plus de bonheur dans deux bis : le final de la Sonate fantaisie op.39 de Kapustin, agréable surprise traversée à toute allure sans en disperser le caractère jazz, emporté et fulgurant, qui fait regretter que l’œuvre entière n’ait pas été au programme, Pfaff y étant de toute évidence à son aise (il y a également moins de concurrence), et la quinzième rhapsodie hongroise de Liszt, plus banale mais enlevée avec panache. Ces bis achèvent sur une note sympathique un récital qui sans eux aurait été bien inégal.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Montpellier
- Le Corum
- 24 juillet 2012
- Franz Schubert (1797-1828), Sonate pour piano n°4 en la mineur opus posthume 64, D 537 ; Wanderer Fantaisie en ut Majeur opus 15, D 760
- Matthieu Stefanelli (né en 1985), Illusions pour piano (extraits : Origami, Reflets... réfractions)
- Gustav Mahler (1860-1911), Adagietto, extrait de la Symphonie n°5 ; Transcription de John Gribben
- Tristan Pfaff, piano

[1On trouvera la transcription, plutôt bien réalisée, autoéditée de cet inconnu, y compris de google, sur Imslp : les merveilles d’internet atteignent aussi les musiciens.

[2édition Breitkopf & Härtel






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 831450

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Récitals   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License