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Festival Musique à l’Emperi 2012 : Russie-de-Provence

vendredi 7 septembre 2012 par Thomas Rigail

Les concerts du festival Musique à l’Emperi ont aussi droit à leur thématique. La joyeuse bande du festival a compris qu’en matière de programmation, le vague était l’ami du musicien, et si le concert du soir précédent s’entichait d’une bohême approximative, celui de ce soir se penche sur la vaste Russie.

Avant cette « soirée russe », Emmanuel Pahud donne les 12 Fantaisies pour flûte seule de Telemann dans l’église Saint-Michel : une interprétation raffinée et fluide, qui consolide le caractère des pièces sans forcer le trait, et qui offre à l’œuvre une multitude de beaux moments (un largo presque éthéré dans la troisième fantaisie, un dolce rêveur dans la neuvième, un allegro à la virtuosité élégante dans la onzième).

Globalement moins satisfaisant que l’hétéroclite soir précédent, le concert du soir pâtit du manque de temps fort dans ce long programme de cinq œuvres, plutôt que de lacunes dans des exécutions qui restent, à une exception près, d’un haut niveau. Comme la soirée précédente, l’œuvre la moins bien servie est celle pour deux pianos qui ouvre le concert, ici le Concerto pour deux pianos de Stravinsky : les défauts de la sonate de Mozart sont exagérés dans cette exécution qui se limite à une exploitation frustre de la dimension rythmique de l’œuvre, sans avoir le claquant et la luminosité du timbre nécessaire pour la faire vivre, alourdie par les basses vaporeuses de Franck Braley (et d’une manière générale, le manque d’élan de ses traits) et par une mise en place correcte mais dénuée de la fusion qui donne corps au jeu à deux pianos. La vivacité harmonique et mélodique qui fait le charme de cette œuvre méconnue dans la production de Stravinsky est absente, autant dans un nocturne anecdotique et dénué d’imaginaire, que dans un Preludio e fuga cataleptique.

Le Trio pathétique dans son inhabituelle formation initiale clarinette, basson et piano (l’arrangement clarinette, violoncelle et piano est plus pratiqué), de Mikhaïl Glinka, œuvre qui n’a pas tout à fait la profondeur prétendue par son titre, est valorisé par l’excellent basson de Gilbert Audin, basson solo de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, mais ne dépasse guère l’œuvrette sentimentaliste, joliment troussée, sans affectivité superflue, par des interprètes pour lesquels la partition ne présente aucune difficulté. Proche en esthétique mais plus dense, le Quintette en si bémol majeur de Rimsky-Korsakov est porté par le trio Pahud/Meyer/Audin : allegro con brio enlevé et liquide, andante introduit par un frêle solo de cor avant que les bois ne gazouillent et ne livrent une fughetta d’un bel équilibre, Rondo porté par un basson bondissant mais qui reste sans doute un peu modéré dans l’investissement du caractère ludique voire humoristique, et parfois un peu revêche du mouvement – le nombre limité de répétitions pour des programmes chargés entraine sans doute cette mesure dans l’empoignement du caractère des œuvres, par-delà des mises en place toujours soignées. Dans le même ordre d’idées, Eric Le Sage, qui joue beaucoup dans ces concerts, reste un fin accompagnateur à défaut d’être un pianiste spectaculaire, mais sait parfois se faire entendre (comme avec le motif à 23, qui forme aussi la fin de la fughetta, dans le deuxième mouvement).

Le Quintette op.39 de Prokofiev est également une pièce méconnue : en partie tiré d’une musique pour le ballet Trapèze de 1924, il déroule au fil de six mouvements un style burlesque et railleur, à la légèreté grinçante et à la dynamique dansante en permanence contrariée par des rictus, et qui paye sa dette envers les musiques de cirque maltraitées par Stravinsky mais avec un goût pour l’effet instrumental et une imagination de chaque instant qui appartiennent à Prokofiev. L’interprétation qu’en donne le quintette de la soirée, tenue dans l’ordre de la haute virtuosité de ses membres, pourrait idéalement se laisser aller plus encore à salir le son et à mordre les cordes, et on peut en particulier imaginer un duo hautbois/clarinette (les frères Meyer, François ici moins accompli que Paul) plus discordant, mais l’énergie, l’engagement, l’espièglerie et la férocité sont bien là, avec des cordes qui grognent dans l’adagio pesante et un allegro precipitato débordant et furieux. Le plus à sa place ici est le sauvageon Amihai Grosz, capable d’impressionnantes saillies.

Le concert se conclut sur une transcription (l’auteur n’est pas nommé) pour violon, violoncelle, contrebasse, hautbois, clarinette, basson et marimba de ce qui est annoncé comme Petrouchka, et qui est en fait une transcription de l’arrangement des Trois mouvements de Petrouchka, pièce pour piano qu’a tiré Stravinsky du ballet et qu’il considérait non comme une transcription mais comme une pièce pianistique en propre, composée à partir du matériau de l’œuvre originale. C’est donc une instrumentation d’une œuvre pour piano, et non une réduction de la pièce pour orchestre, bien que les échos de l’orchestration, notamment dans l’usage des bois, abondent dans le résultat. Si la « Danse russe » et « Chez Pétrouchka » fonctionnent relativement bien avec cet ensemble, plus l’œuvre avance et moins l’arrangement paraît faire sens, et la « semaine grasse » conclusive sombre dans un kitsch laborieux, sorte de remix lounge de Petrouchka de bar huppé, en grande partie à cause d’un marimba omniprésent auquel est systématiquement confié tout le matériau immédiatement pianistique. Les musiciens n’y sont pour (presque rien) : Ria Ideta tient la partie de marimba avec assurance, et le reste de l’ensemble, avec le retour de l’excellent Daishin Kashimoto au violon, déploie toute l’agilité que l’on peut attendre d’une telle pièce. Tout juste manque-t-il ici un peu d’âpreté ou de malice dans le traitement du matériau mélodique, caractères que l’arrangement n’autorise du reste peut être pas. L’œuvre conclut alors de manière un peu bancale un concert auquel il manque peut-être une œuvre plus conséquente.

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- Salon-de-Provence
- Eglise Saint-Michel
- 03 août 2012
- Georg Philipp Telemann (1681-1767), 12 Fantaisies pour flûte seule
- Emmanuel Pahud, flûte

- Château de l’Emperi
- Mikhail Glinka (1804-1857), Trio pathétique pour basson, clarinette et piano en ré mineur
- Igor Stravinski (1882-1971), Concerto pour 2 pianos ; Petrouchka, transcription pour violon, violoncelle, contrebasse, hautbois, clarinette, basson et marimba
- Serge Prokofiev (1891-1953), Quintette pour hautbois, clarinette, violon, alto et contrebasse en sol mineur op.39
- Nicolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), Quintette pour piano et vents en si bémol majeur
- Gilbert Audin, basson
- Paul Meyer, clarinette
- François Meyer, hautbois
- Alexander Sitkovetsky, violon
- Yasunori Kawahara, contrebasse
- Amihai Grosz, alto
- Ria Ideta, marimba
- Daishin Kashimoto, violon
- Timothy Park, violoncelle
- Emmanuel Pahud, flûte
- Chezy Nir, cor
- Eric Le Sage, piano
- Frank Braley, piano






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