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Festival Musica 2010, journée Xenakis (2) : Enfantillages de groupe

jeudi 21 octobre 2010 par Thomas Rigail
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musikFabrik
© Philippe Stirnweiss

Deuxième partie du compte-rendu de la journée de concerts consacrée par le festival Musica à Iannis Xenakis, avec le concert de l’ensemble MusikFabrik, dirigé par James Wood, donnant des œuvres pour des formations d’une quinzaine de musiciens.

Composée durant une période d’à peine cinq ans, elles sont représentatives des dernières manières de Xenakis : la densité des phénomènes sonores se fait moindre, des répétitions obsessionnelles apparaissent, et une forme de mélodie, d’une simplicité primitive, faussement grossière, réapparaît, alors que la dureté du matériau, toujours présente, confère à l’esthétique une aridité nouvelle, non plus la conséquence de la complexité de l’abstraction dans les œuvres des années 60, mais plutôt l’effet d’une raréfaction des phénomènes musicaux et d’une réduction de l’expression à des éléments de plus en plus premiers (intervalles courts, harmonies écrasées, sons esseulés, rythmes réguliers superposés en polyrythmies…). L’usage de l’ensemble accentue les arêtes de la musique : les bois stridents, les cuivres qui ruminent dans les registres extrêmes, les clusters criards figés en brusques appels discordants, les cordes qui oscillent avec une détresse mécanique autour de petits intervalles avant de se frotter dans des arborescences mutilées, de Jalons (1986), ne composent pas, en dépit d’un certain retrait de l’abstraction formelle par rapport aux débuts de Xenakis, une œuvre aisée. La forme, détachée des couleurs kaléidoscopiques que Xenakis trouve dans l’orchestre, ne connaissant presque que la nuance fortissimo, semble se déliter en motifs agressés plutôt qu’agressifs, attaqués (sans vibrato bien sûr) avec l’obstination d’un forcené, ponctuellement soutenus par des agrégats perçants mais évidés de toute impulsion directrice : le raidissement des moyens et ce qui semble être une lutte perpétuelle avec un matériau qui se refuse à se déployer, s’épaississant en des dissonances acides et des intervalles simples accumulés, a quelque chose à la fois de primitif et de grotesque, mais un grotesque détaché de tout sentiment humain. Au-delà de la précision individuelle demandée par la partition, l’ensemble musikFabrik injecte à l’exécution une énergie bénéfique à l’œuvre, sans que sa structure même puisse transformer cette implication en une réelle force dynamique.

La contradiction entre l’aridité primitive des formes mises en œuvre et l’enjeu dynamique, palpable dans la tentative de renouveler la linéarité du matériau et son inclusion dans le temps musical, est à la fois la limite de la pièce et son identité. Thalleïn (1984) réussit sur ce point probablement mieux : en tout cas, les enchevêtrements de lignes, parfois diatoniques, qui parcourent à des vitesses variées, parmi les gémissements de cuivres, les percussions tressaillantes et les clusters graves de piano, l’espace sonore de cette sorte de Jonchaies miniaturisé, confèrent à l’œuvre un caractère mélodieux assez étonnant, tout comme l’est la longue procession cahotante et acariâtre, toute en polyrythmies désordonnées, qui occupe sa deuxième moitié. Là encore, et peut être plus encore, l’ensemble musikFabrik se révèle excellent : individuellement virtuoses, ses musiciens rendent compte avec précision de la tension de la polyphonie et ne se laissent pas consumer par les exigences de la partition, assurant la technique pour insuffler suffisamment de tranchant rythmique à la pièce, lui conférant l’intensité et la puissance nécessaires.

La dernière partition présentée, la plus tardive (1989), voit réapparaître Arne Deforce pour une partie soliste qui n’en est pas vraiment une. Car cet Epycicle est un curieux animal : le caractère primaire du matériau prend ici une forme radicale en s’incarnant dans une partie soliste anti-virtuose, très souvent diatonique, ressemblant parfois aux balbutiements musicaux hasardeux d’un jeune enfant, parfois aux exercices ratés d’un apprenti musicien, alors que tout autour de lui la polyphonie se simplifie et se condense en dissonances aplaties, en accords posés et en courtes arabesques. La contradiction entre la naïveté du matériau mélodique et l’absence d’une vitalité traditionnelle (et en particulier des phrases) pour lui donner forme laisse perplexe : il y semble s’y exprimer une impasse de l’art de Xenakis, qui une fois lassé de ses masses sonores et de ses structures les plus complexes ne laisse qu’une pièce brute et asséchée, ramassée sur une aridité arbitraire, vidée de sa signification idéelle et idéaliste. Xenakis a laissé plus de 150 pièces : toutes ne peuvent pas être des chefs-d’œuvre. Des chefs-d’œuvre, il y en aura dans l’ambitieuse soirée qui achève cette série de concerts.

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- Strasbourg
- 02 octobre 2010
- Studio France 3 Alsace
- Iannis Xenakis (1922-2001), Jalons, Epicycle, Thalleïn
- Arne Deforce, violoncelle
- MusikFabrik
- James Wood, direction











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