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Festival Musica 2010, journée Xenakis (1) : Héros et tombes

mercredi 20 octobre 2010 par Thomas Rigail
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Choeur de chambre de la Radio Lettone
© Philippe Stirnweiss

Le festival Musica 2010 proposait une série de concerts et d’événements autour de Iannis Xenakis, disparu il y a maintenant près de dix ans, le 04 février 2001 : l’occasion de retrouver des interprètes privilégiés du compositeur et d’entendre, entre quelques pièces devenues des classiques du répertoire contemporain, des œuvres rares de celui qui fut l’un des grands compositeurs de la seconde moitié du XXème siècle.

Autant la musique d’orchestre de Xenakis pose peu de problèmes aux instrumentistes, autant l’exécution de sa musique de chambre ou d’ensemble relève presque de l’acte d’héroïsme : voir les douze chanteurs de Nuits gémir et se tordre, accrochés à leur diapason comme à une ancre dans la marée noire des micro-intervalles, ou bien un pianiste frapper l’ivoire, doigts étranglés, pour tenter des faire sonner les arborescences hystériques d’Evryali, ne manquera pas de provoquer un élan de pitié et d’admiration mêlées devant ces pauvres musiciens.

La chose n’est bien sûr pas gratuite : il s’agit, au-delà des exigences de la partition, de placer l’instrumentiste dans un état d’effort physique dans lequel l’intégralité de son corps est mise à contribution à une tentative de dépassement de soi. La quasi-impossibilité, en particulier dans les œuvres avec piano, de rendre factuellement l’intégralité des pièces, place de facto l’instrumentiste dans une situation d’infériorité qui doit « tendre vers le haut ». De fait, tout comme l’écriture par masses sonores tolère dans l’écoute des approximations, cette impossibilité autorise une certaine marge d’erreur, qui est de toute façon acquise a priori : la partition ne peut pas être réalisée dans son entièreté, toutes les notes ne peuvent pas être jouées avec une précision et une qualité parfaites. L’enjeu de l’interprétation en est nécessairement déplacé : il passe de la réalité factuelle de la partition dans l’exécution, exécution qui serait l’œuvre en acte, à un état contingent de réalisation de la partition par l’instrumentiste, état qui est un possible parmi d’autres, la série des exécutions devenant une exploration de ces possibles et sortant par là de l’ultra-technicité de la musique contemporaine pour retrouver la vie même de l’interprétation musicale. Paradoxalement, en renvoyant à une difficulté extrême et presque inhumaine, cette musique replace l’instrumentiste dans son humanité, ses lacunes, sa longue conquête de soi. De ceci découle que la difficulté réellement musicale de l’interprétation de Xenakis est sans doute, en particulier dans les œuvres pour solistes, de parvenir à, voire de retrouver, une respiration du geste, un état de naturel de l’exécution et d’intégration des exigences purement physiques des partitions, au même titre que dans une œuvre virtuose romantique – esthétique avec laquelle la musique de Xenakis a en dépit des apparences beaucoup à voir, en particulier dans sa dimension prométhéenne et dans son idéal de domination supérieure de la technique et du matériau musical – afin que l’effort strict n’étouffe pas la structure musicale, tout en étant constamment maintenu en tension dans une difficulté forcément au-delà des capacités de l’instrumentiste : être naturel dans l’effort aux limites de l’humain, faire du dépassement de soi une évidence voire un milieu dans lequel doit se développer la musique, voilà ce que demande l’œuvre de Xenakis. Pauvres musiciens en effet !

Le premier concert auquel nous avons pu assister était de ce point de vue le plus exigeant. Nuits de 1967-68, écrite juste après la prise du pouvoir par la junte militaire et la mise en place de la « dictature des colonels » en Grèce, et dédiée aux prisonniers politiques de ce nouveau régime et d’autres de part le monde [1], est sans doute l’une des œuvres de Xenakis qui, en se saisissant d’une révolte circonstanciée tout en faisant écho à la propre expérience de résistant du compositeur dans son pays natal, fait le plus appel à la sensibilité purement humaine, à un regard compassionnel sur le monde, contre les forces physiques et les traitements mathématiques qui habitent ses autres pièces et qui renvoient à une perception plus abstraite du monde. Dans ces Nuits sans paroles, emplies de glissements et de hurlements absents, la difficulté d’exécution incarne la tension du cri initial sur toute la durée de l’œuvre : l’évitement de tout contenu sémantique et l’intégration des processus d’abstractions usuels de Xenakis tendent à la déshumanisation de la voix, qui devient une force de réaction, une expression évidée jusqu’à une pureté première, instinctive, un phénomène strictement physique de saisissement – un cri. Il faut douze voix homogènes, unifiées dans une continuité timbrique, pour en rendre la densité : le Chœur de chambre de la Radio Lettone, battu plutôt que dirigé tout en chantant par Kaspars Putninš, s’y montre superlatif, en particulier les voix de femmes, maintenant une superbe qualité de timbre en dépit des registres extrêmes, et rendant avec ferveur la puissance des parties rythmiques. Peut être la gestion des phonèmes n’est pas toujours idéale, et on peut attendre des voix graves plus de clarté dans la force, mais cela serait trop demander à des interprètes qui donnent déjà beaucoup.

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Jan Michiels
© Philippe Stirnweiss

Jan Michiels donne ensuite trois pièces pour piano, A R., Evryali et Mists (il ne manque qu’Herma pour constituer le répertoire complet des œuvres de Xenakis consacrées à l’instrument). Passons sur A R. : cette séries d’arabesques qui se concluent chacune par des accords fff semble un peu moins bien préparée par le pianiste qui en donne une exécution crispée, luttant avec les progressions dynamiques, hésitant entre la force brute et la clarté des lignes – l’œuvre est du reste assez anecdotique dans le corpus. Jan Michiels se montre plus à l’aise dans les deux pièces suivantes, pourtant plus exigeantes : la crispation des doigts est toujours là, produisant un timbre assez dur, avec des graves frappés dans les nuances extrêmes et qui manquent d’ampleur, la tendance à effacer l’individualité des voix au profit d’une impression d’accords répétés avec une obstination butée (impression du reste difficile à évacuer de toute la partition, qui a aussi ses phénomènes de stagnation) est un peu trop présente, l’application des variations de dynamiques est toujours un peu rigide (notamment dans les pages 24 à 27, après l’avant-dernier long silence, sur de difficiles progressions frénétiques qui vont de ffff à pp et inversement) et il manque sans doute le naturel déjà évoqué, qui passerait avant tout par une plus grande respiration du timbre, par une capacité à alléger le son pour faire ressortir la forme et à décrisper les doigts pour produire une sonorité moins univoquement agressive (la seule indication qui ne soit pas strictement technique est d’ailleurs le « doux » de la page 20), mais le rebond nécessaire pour faire vivre la pièce ainsi que la domination des notes sont eux bien présents, permettant à l’œuvre de trouve son intensité à défaut de certaines de ses finesses. Mists est un peu plus réussie encore : la clarté n’est pas toujours optimale, la violence est hypertrophiée, mais Jan Michiels parvient malgré tout à rendre compte du mystère de la longue séquence centrale de nuages de notes stochastiques (mes.41 à 78 puis mes.96 à 108), évitant avec un certain raffinement d’en faire un vaste brouillon déstructuré.

Dans Nomos Alpha pour violoncelle seul, plus que la main gauche qui déploie surtout des glissandi et des quart de tons et qui propose peu de choses insurmontables (à part peut être certains dédoublements des voix comme celui des deux derniers systèmes, dont la qualité de réalisation sonore et d’égalité dans la présence des différentes voix sont ici stupéfiantes), pour un violoncelliste rompu aux techniques contemporaines les plus avancées bien sûr, c’est la main droite d’Arne Deforce qui est absolument remarquable : la capacité du violoncelliste à transiter d’un mode de jeu à l’autre, la subtilité de son archet qui fluidifie les variations des attaques et leur offre tout un horizon de possibilités, permettent, plus encore que la structuration linéaire de la partition, d’articuler la forme de l’œuvre, œuvre qui, tout en voyant toutes ses ambitions sonores pleinement réalisées, dépasse alors son statut de tour de force et se découvre une plénitude nouvelle, qui n’impose pas la complexité de la technique comme le centre focal de la composition mais en fait le fondement d’une beauté sonore intériorisée dans le geste de l’archet. C’est sans aucun doute l’une des interprétations les plus accomplies des concerts donnés en cette journée, journée qui se poursuit avec le concert de l’ensemble musikFabrik.

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- Strasbourg
- 02 octobre 2010
- Salle de la Bourse
- Iannis Xenakis (1922-2001), Nuits ; A R. (hommage à Ravel) ; Nomos Alpha ; Evryali ; Mists
- Choeur de chambre de la Radio Lettone
- Arne Deforce, violoncelle
- Jan Michiels, piano

[1] La pièce porte la dédicace : « Pour vous, obscurs détenus politiques, Narcisso Julian (Espagne) depuis 1946, Costa Philinis (Grèce) depuis 1947, Eli Erythriadou (Grèce) depuis 1950, Joachim Amaro (Portugal) depuis 1952, et pour vous, milliers d’oubliés, dont les noms même sont perdus ».











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