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Festival Berlioz 2009 : le Roi des rois humilié

mardi 22 septembre 2009 par Cyril Brun

Dans un festival d’une telle tenue, il fallait bien une exception à l’ensemble des prestations de grande qualité que Bruno Messina a offert au public berliozien venu nombreux cette année encore. On ne peut pourtant ici s’empêcher de penser à Berlioz qui se plaignait du dur métier de critique.

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Photo Bruno Moussier pour le Festival
Berlioz

De fait non seulement le critique doit souffrir d’un concert épouvantable, mais en plus il ne peut en sortir de la nuit et il lui faut le lendemain matin encore se torturer en repassant ces heures douloureuses afin de les raconter aux lecteurs. Combien Berlioz, admirateur sans bornes de Beethoven eut souffert ce samedi soir dans son propre village.

Et puisque nous sommes chez lui empruntons, pour une fois, son franc-parler si direct dont il se faisait un devoir de justice envers la musique et le public. Car c’est bien de cela dont il s’agit ! Pas une mesure de ce concert ne permit à l’auditeur néophyte de découvrir le véritable Beethoven. Quelle injure pour celui que Berlioz considérait comme le roi des rois de se voir rabaisser à ce point que le public découvrant le Triple concerto s’exclamait : « C’est fade, on s’ennuie… » Après un Egmont décousu, morcelé, le Triple concerto fut rien moins qu’un outrage, tandis que la Cinquième fut un crime de lèse-majesté.

L’ouverture d’Egmont fut constamment hachée, tandis que sous les violons, les basses d’une pesanteur caricaturale attendaient les premières notes sans cesse plaquées de l’harmonie. Un ritenuto si maladroit qu’on l’eut cru amateur et dont la lourdeur n’avait d’égal que le triple forte pilonné, dont les non connaisseurs du génie de Beethoven croient devoir affliger ses ouvrages. Pauvre Beethoven, si souvent réduit à du flonflon, parce qu’on ne sait pas lire correctement ses accents, parce qu’on confond l’usage des instruments d’époque avec ceux plus tardifs et plus lourds. Perdant toute la dramaturgie et aplanissant du même coup les reliefs, les interventions de cordes étaient brusques, les flûtes frappées à souhait, pour un ensemble d’une lourdeur de pachyderme essoufflé. Ne parlons pas des retards des flûtes, des successions de motifs sans lien, et totalement contraire à l’écriture du maître de Bonn. Pouvait-on alors éviter un finale brutal et sans nuances ?

Mais l’injure la plus grande, fut de loin le méconnaissable Triple concerto. Un soufflet au génie de Beethoven, défiguré par une absence totale de compréhension de l’œuvre, rendue plate, avec pour seul relief, les nombreuses fausses notes des solistes. Dans une pâte informe, les cors s’offrirent le luxe d’un retard sur leur accord, suivi d’un pompeux staccato des vents que l’on ignorait ainsi écrit, mais qui ne faisait que répondre aux bûcherons déguisés en violons. Renforçant ce marasme sonore, les fins de phrase des violons et violoncelles semblaient refuser d’être ensemble. Le reste des cordes se posait mal sur le jeu des violoncelles, tout à fait au diapason des cors sur le violon solo. Du reste, ignorant les solistes, l’orchestre ne fut pour ainsi dire jamais avec eux, préférant une indépendance radicale. À moins que ce ne soit les solistes qui refusèrent de se rendre complices de l’offense. Le pianoforte inaudible fut pourtant des trois celui qui tint sa partition très convenablement. Il fut sans doute le seul interprète de Beethoven de cette soirée. Ce qui sans doute créa cette distance entre les solistes eux-mêmes, bien peu souvent ensemble, particulièrement le violon très en dehors. Le développement des parties solistes par l’orchestre fut sans surprise, c’est-à-dire lourd, sans parler de la justesse très approximative de l’harmonie. Mais quand on en est à un tel marasme, il est vrai qu’on ne peut plus guère se soucier de justesse. Pour être honnête, l’Ensemble à vent de l’Isère qui donna un concert dans l’après midi sous les halles, était d’une tenue nettement plus grande. Une excuse peut être, ils devaient déchiffrer. Sans doute n’ont-ils pas eu beaucoup de répétition, aurait ironisé Berlioz. Ce fut peut-être le même problème pour le violoncelle solo poussif et si souvent faux lors du deuxième mouvement. Bref cessons-là l’agonie de ce pauvre Beethoven, ce ne fut tout bonnement pas la partition.

L’absence de discours musical se retrouva dans la Symphonie n°5. Des fins de phrase en rupture, pour un jeu pompeux, comme l’imaginent les moins mélomanes en pensant à Beethoven, come tant d’interprètes inadaptés se sont risqués à le donner. Le dialogue des instruments fut stressé, occasionnant de nombreux faux départs. Les fortissimi beuglards, pour reprendre une expression du Dauphinois, privés de leur intension dramatique, n’avaient ni force ni relief. De la Cinquième, Emmanuel Krivine a fait du bruit. Soulignons tout de même dans le deuxième mouvement de beaux violoncelles, mais brisés par une harmonie trop frappée et plaquée, à l’image des pizzicati des contrebasses. Les trompettes fausses se remarquèrent finalement à peine tant l’unité était absente. Abrégeons encore les souffrances du critique et du public. C’est par un soupir de soulagement qu’on accueillait la dernière note qui malheureusement fut bissée. Et là ce fut une injure au génie de Beethoven. Certes le public de La Côte Saint-André est un public très bienveillant et courtois, qui applaudit l’entrée des musiciens jusqu’aux derniers, fussent-ils 200. Mais là, applaudir une telle ineptie est rien moins qu’injurieux pour Beethoven. Avec de telles interprétations non seulement on dévalorise le génie de Bonn, mais on ne respecte pas le public qui sous prétexte que cette soupe est servie par un nom, est persuadé qu’elle doit être bonne. On reste tout de même perplexe après cette désastreuse prestation. Si Emmanuel Krivine fut il y a quelques années un grand nom, on peut se poser des questions après avoir entendu trois concerts déplorables cet été avec trois formations différentes. À chaque fois ce sont les mêmes travers que l’on peut résumer par une absence totale de discours musical. Enchaîner des notes, même sur instrument d’époque, ça ne fait pas une interprétation, loin s’en faut et après une telle prestation, on aurait bien aimé que Berlioz une fois encore descende sur scène et, renversant le potentat, comme en son temps à l’opéra de Paris, prenne lui-même l’œuvre en main. On ne peut pas impunément faire n’importe quoi et bafouer en même temps un génie et son public.

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- La Côte Saint-André
- Château Louis XI
- 29 août 2009
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827), Egmont, ouverture op.84 ; Triple concerto pour piano, violon et violoncelle en ut majeur, op. 56 ; Symphonie n° 5 en ut mineur, op. 67.
- Alexandre Janiczek, violon ; Pieter Wispelwey, violoncelle ; Ronald Brautingam, pianoforte
- La Chambre Philharmonique
- Emmanuel Krivine, direction.






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