ClassiqueInfo.com




Federico Colli et Tomoki Kitamura à la Salle Cortot

jeudi 5 février 2009 par Théo Bélaud
JPEG - 17.2 ko
Federico Colli
DR

Rentrée des rendez-vous du mardi à Cortot, le dernier auquel nous assistions nous ayant révélé le formidable talent de Mariangela Vacatello. C’était un peu plus attendu au vu du tout récent concours international Animato, mais son compatriote Federico Colli a fait une impression comparable, dans un programme Beethoven-Liszt-Prokofiev encore plus présomptueux.

Il importe de situer un peu le contexte de ce petit récital, et en profiter pour vous raconter quelques histoires. Il y a un peu plus d’un mois, l’association Animato tenait son XIe concours. Paresseux, l’auteur de ces lignes n’a assisté qu’aux demi-finale et finale. Un grand tort, assurait notre collègue Frédéric Pottier, qui avait assisté dans l’incompréhension à l’élimination de Federico Colli en quart. On le croyait d’autant plus volontiers que ce que nous avons entendu par la suite était d’un niveau assez décevant, les deux seuls pianistes intéressants (sur six entendus) échouant tous deux du reste à remporter le premier prix. Il faut dire : le prometteur Ilya Rashkovskyi n’était pas dans un grand jour, et nous avait convié à un grand moment d’empathie compréhensive pendant sa longue et pénible traversée en brasse coulée des Variations Paganini - mais ce sympathique jeune homme n’a peur de rien, et d’ici une semaine nous vous donnerons des nouvelles de sa Toccata et de ses Études Symphoniques de Schumann, oui oui, rien que cela. Quant à l’impressionnant Daniil Tsvetkov, il en avait fait un peu trop pour épater la galerie - mais on retournera avec plaisir écouter ses Tableaux d’une Exposition, sans les arrangements Horowitz si possible, voire son Beethoven. Du coup, c’était l’improbable Tae-Hyung Kim qui remportait la mise, sans doute pour avoir eu le cran nécessaire de jouer à peu près correctement la Deuxième Sonate de Brahms, mais en dépit d’une Sonate en ut mineur de Haydn impardonnable de vide et de superficialité auparavant. Ce que l’on pressentait peut donc être maintenant proclamé : si Federico Colli avait joué de la même manière en finale de ce concours le programme qu’il vient de nous donner, il en aurait été le premier lauréat - à moins que les jurys ne soient vraiment une espèce en voie de dégénérescence avancée.

Colli attaquait son récital avec la sonate « À Thérèse » de Beethoven : choix passablement suicidaire, et pourtant ! Le fait est que ce pianiste d’à peine vingt-et-un ans ne se retrouve pas tétanisé devant la musique, et que cette absence de blocage n’est pas le fait de la stupidité. Il est aveuglant d’évidence que Colli comprend ce qu’il joue, et que sa témérité n’ignore en rien l’investissement émotionnel requis par l’œuvre. Si la brève introduction présente toute l’intensité de climat et la gravité requise, si le premier thème respire de toute sa tendresse et sans chichis, c’est sur le second thème que Colli étonne le plus par sa maturité dans la construction de ce micro-monde suggestif, difficulté typique des sonates de la période tardive intermédiaire (n°24-27). Cela n’est évidemment pas possible sans une qualité d’articulation supérieure et de contrôle des plans sonores que Colli montre sans efforts apparents. Seule infime réserve, l’impression que la solution à l’énigmatique retour interrompu du premier thème (m. 99) n’a pas été tout à fait trouvée, ces retours (avec la seconde reprise) semblant incommoder l’avancée narrative, ou forcer Colli à surjouer l’hésitation, ce qui ne convient pas. Son second mouvement ne souffre en revanche d’aucune réserve ni quant à la virtuosité (il en faut, discrète mais assurée), ni quant à la tenue discursive. Colli avait remporté son prix de consolation au concours Animato avec la Mephisto-Valse n°1, et ce n’était pas un hasard. On peut certainement attendre quelque chose d’encore plus aisé et léger de conduite, mais son approche totalisante et volontiers symphonique se tient tout à fait, dès lors que la technique est suffisante.

L’est-elle pour la Septième sonate de Prokofiev ? Oui et non. Oui pour l’articulation, la clarté, la tenue rythmique, et les phrasés. La conception est fort solide, y compris dans le Precipitato, pris à un tempo tout à fait raisonnable comme il convient de le faire. On ne peut faire l’économie ici d’une autre petite histoire : nous avons un jour entendu par accident Federico Colli parler de son admiration, apparemment immense, pour Grigory Sokolov - que nous partageons, évidemment. Sokolov, pour ceux qui ne le savent pas, est sans doute le plus grand interprète de la Septième depuis que Richter n’est plus de ce monde. C’est un peu - et c’est flatteur - à cette aune qu’il faut juger des qualités de Colli... et du chemin restant à parcourir. Par exemple, pour prendre le precipitato encore plus lentement et en décupler le pouvoir de tension cumulative : ce qui suppose d’avoir un son encore plus riche et assuré. Seulement, voilà : Colli est très jeune et visiblement pas encore totalement sûr de lui, il a de belles mains longues et fines (le contraire de ce qu’il faut idéalement pour le piano), et accuse un déficit de masse avec le Maître qui doit tourner autour de cinquante kilos. Ce dernier point bridant quelque peu une sonorité au demeurant très belle, mais qui ne peut encore donner tous les trésors de délicatesse ni les abîmes de densité dont le jeune homme rêve sans doute...par exemple, pour la dernière section du mouvement lent. Naturellement, les deux dernières lacunes ont extrêmement peu de chances d’êtres comblées un jour. Reste la première, et là, tout de même, si ce pianiste continue comme il semble que ce soit le cas à travailler lentement son répertoire pas à pas - son site indique que celui-ci est officiellement fort réduit, excellent signe - avec Konstantin Bogino, son avenir est extrêmement prometteur.

Le très jeune (dix-sept ans) pianiste japonais Tomoki Kitamura avait fort à faire pour maintenir l’attention en se voyant confiée la seconde partie de la soirée. Eh bien, il ne s’en tirait pas si mal. Peut-être nos remarques sur le concours (si vous y étiez), ou sur le précédent Mardi d’Animato vous ont-elles fait soupçonner que nous avions formé un préjugé défavorable aux jeunes virtuoses asiatiques. Ce n’est pas le cas et, pour tout dire, ceux qui se sont succédé sur la scène de Cortot avaient en fait pour principal problème de ne pas être des virtuoses au départ, ce qui est assez gênant pour présenter des numéros de virtuosité. Kitamura est un peu plus solide que tous ceux là, quoique pas totalement mûr sur le plan purement technique. Mais la musicalité que lui permet celle déjà acquise, et la très faible dose de volontarisme de son jeu, sont sans commune mesure avec l’ensemble des pianistes qui l’ont précédé cette saison à Cortot, à l’exception de Colli et peut-être de Tsvetkov. Il peut donc se permettre d’ouvrir son programme avec les deux Rondos op. 51 de Beethoven, et avec une certaine classe naïve. Sans doute est-ce une forme de naïveté encore plus désarmante qui le faisait jouer comme si c’était la chose la plus naturelle du monde - devant un public amateur de piano pour le moins traditionnel - la Little Suite for Christmas de Crumb, avec ses multiples interventions de jeu sur les cordes et de travail sur l’altération harmonique à partir de la conjonction des usages de celui-ci avec la pédale et le jeu du clavier... cela n’ayant pas été prévu au programme. Finalement, malgré quelques soupirs, un seul auditeur quittait la salle, les autres écoutant assez poliment et quelques uns manifestant leur enthousiasme.

Au-delà de cette dimension de happening, on ne peut que saluer cette foi du charbonnier totalement innocent, traduite dans une exécution vraisemblablement très soignée et attentive aux intentions sonores du compositeur, mais aussi peut-être regretter que cela ait été par cette pièce que Crumb fit son entrée dans un temple du grand répertoire pianistique. Car il nous semble, d’une part, qu’elle est moins représentative de sa musique que les Gnomic Variations ou les Macrocosmos, et d’autre part parce que son aspect austère et avant-gardiste nous semble mal en masquer une autre, plus proche de la sucrerie sacrée messiaenienne. Au moins Kitamura assumait-il jusqu’au bout cet élan mystique avec les Deux Légendes de Liszt : son exécution se tenait correctement dans Saint François d’Assise, traduisait assez remarquablement et sans surlignement excessif la description de la marche sur les eaux du début de Saint François de Paul, mais la suite de cette dernière s’avérait trop complexe et exigeante pianistiquement pour être totalement menée à bien. Il n’empêche, Kitamura nous est apparu comme le pianistique asiatique le plus à suivre de tous ceux entendus cette saison, si ce n’est plus, et cela n’est pas rien.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris.
- Salle Cortot.
- 20 janvier 2008.
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°24 en fa dièse majeur, op. 78 ; Franz Liszt (1811-1886) : Mephisto-Valse n°1 ; Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Sonate n°7 en si bémol majeur, op. 83 (a). Ludwig Van Beethoven : Deux Rondos, op. 51 ; George Crumb (né en 1929) : A Little Suite for Christmas ; Franz Liszt, Deux Légendes (b).
- Federico Colli, piano (a).
- Tomoki Kitamura, piano (b).






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 822379

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Récitals   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License