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Faut-il tout jouer en concert ?

dimanche 13 mars 2011 par Philippe Houbert
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Quatuor Diotima
© Thibaut Stipal

Il est des concerts qui transportent mais qui n’amènent aucune réflexion particulière. Il en est d’autres qui intéressent plus l’esprit que les sens. C’est le cas de celui-ci, donné en l’amphithéâtre de la Cité de la Musique et qui s’inscrivait dans un cycle confrontant le héros de l’année, Franz Liszt, et l’un des compositeurs les plus importants de la seconde moitié du vingtième siècle, Luigi Nono.

Le titre un peu provocateur adopté pour cette chronique vise principalement l’œuvre Fragmente-Stille, an Diotima, seule contribution de Nono au répertoire du quatuor à cordes. Œuvre énigmatique, presque en marge du reste de sa production –datant de 1979-80, elle est la seule composition purement instrumentale de sa grande maturité – elle est aussi caractéristique de ce « maximum d’intériorisation extériorisée » que le vénitien se fixait comme objectif artistique. Nous aimons Nono parce qu’il a su, sans doute sous l’influence pédagogique de Bruno Maderna, plus s’intéresser à la pensée de chaque compositeur qu’aux formules et systèmes. De l’expérience de la modernité viennoise, de son engagement politique, de sa fréquentation du domaine électroacoustique, il a su libérer la musique de catégories de pensées pour en extraire « une expression du soi ». Dans presque toutes ses œuvres, et surtout au sein des deux données dans ce concert, « une volonté de désaliénation du son se manifeste à la fois en affirmant l’instabilité (variabilité, transformation) et en cessant de l’inscrire dans un discours continu (écriture en fragments) » [1]

Fragmente-Stille, an Diotima constitue, plus de vingt ans après, la réponse faite à une demande du Quatuor LaSalle, rencontré par Nono à Darmstadt dans les années 50. Le titre dit tout : il s’agit de cinquante-deux fragments, dont la durée va de quelques infimes secondes – moins de dix – à près de deux minutes, dont le geste expressif est lié à des bouts de lettres qu’Hypérion (Hölderlin) adresse à Diotima (Susanne Gontard, la femme aimée), le tout étant construit autour du silence (Stille). Silences, grands ou petits – Nono en définit cinq sortes – et qui, par leur abondance, modifient l’attention de l’auditeur. Au lieu que d’être tendu vers ce qui vient, un reflux s’opère petit à petit vers ce qui vient d’être écouté. Phénomène d’écho et de résonance dont Luigi Nono disait qu’il lui venait de son île de la Giudecca à Venise où le son des cloches, tantôt parcourt les canaux, tantôt est étouffé par des phénomènes météorologiques. Comme à Venise, le temps semble suspendu puisque chaque nouveau fragment ne constitue pas une avancée par rapport à ce qui a précédé. Nono revendique clairement « une logique du possible » en citant Musil.

L’ouvrage déjà cité plus haut précise fort justement : « Ecouter la qualité du silence participe aux choix interprétatifs à tel point que les musiciens ont besoin de sentir la réaction du public – sa manière de vivre les silences -, car c’est en fonction d’elle que les interprètes choisissent la durée des silences dans la limite des fourchettes minutées qu’indique Nono. » Honnêtement, nous nous demandons ce que les musiciens du Quatuor Diotima ont pu sentir de la réaction du public au cours de ce concert, à part établir un nouveau catalogue des toux et soupirs disponibles sur le marché. Si les bruissements de papier de bonbons furent évités, la recherche effrénée de clés dans un sac à main ne le fut pas. Au-delà de cette ironie un peu méchante, on est en droit de se demander si une œuvre telle que Fragmente-Stille, an Diotima peut être donnée dans des conditions satisfaisantes aujourd’hui. Est-il possible de rendre compte de ces sonorités impalpables, à la limite de l’audible ? Plutôt que de céder à l’enthousiasme oecuménique habituel, nous préférons avouer notre scepticisme, en reconnaissant avoir été incapable de nous concentrer quarante minutes durant sur le seul jeu des instrumentistes. Il faut saluer le formidable travail du Quatuor Diotima, les féliciter d’oser encore l’impossible, et peut être se demander si la durée un peu plus rapide que les enregistrements que nous connaissons (LaSalle, Arditti) n’est justement pas due à cette difficulté à bien « sentir la réaction du public ».

Le problème que pose l’exécution de … sofferte onde serene… est d’un autre ordre. Partition écrite pour, créée et moult fois donnée par Maurizio Pollini, cette composition de 1976 présente un piano dialoguant, se superposant, se confondant avec une bande magnétique ne contenant que des sons de piano et de sa mécanique, sons enregistrés par Pollini au studio de la RAI de Milan. Ce dialogue entre piano et son spectre est un jeu entre absence et présence, sorte de Doppelgänger pour Nono, affecté, comme Pollini, par un deuil familial. C’est dire si ces ondes, lorsqu’elles sont issues du piano doivent baigner dans la même atmosphère de lugubre gondole que celles venant de la bande. Or, ce que François-Frédéric Guy produisit fut une pâle copie, manquant par trop de poids, et – hérésie – frisant le décoratif. Jouer un tel chef d’œuvre difficile est certes louable mais insuffisant en regard de l’immense référence que nous avons encore dans les oreilles.

En seconde partie, le même François-Frédéric Guy exécuta la Sonate en si mineur de Franz Liszt. Nous n’avons rien à en dire. Il y a des limites à tout.

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- Paris
- Cité de la Musique
- 08 mars 2011
- Luigi Nono (1924-1990), Fragmente-Stille, an Diotima ;
- Quatuor Diotima : Naaman Sluchin, Yun-Peng Zhao, violons ; Franck Chevalier, alto ; Pierre Morlet, violoncelle
- Nono, … sofferte onde serene ….
- François-Frédéric Guy, piano ; André Richard, projection du son
- Franz Liszt (1811-1886), Sonate pour piano en si mineur
- François-Frédéric Guy, piano

[1Histoire du quatuor à cordes –tome 3, page 556 (Fayard), ouvrage essentiel pour tout amoureux du genre et auquel nous nous sommes référé avant et après le concert.






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