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Faust et Melnikov, suite et fin de l’intégrale Beethoven : inoubliable

lundi 29 mars 2010 par Carlos Tinoco
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Isabelle Faust
© Marco Borggreve

Il y a des concerts qu’on garde avec soi des décennies durant ; on en chérit le souvenir, on l’enjolive, on mesure à son aune cruelle tout ce qui suit et, surtout, ils deviennent le trésor inviolable du mélomane. Tout en haut, à côté des séances d’enregistrement de l’Ariodante de Händel par Marc Minkowski, d’une Huitième de Bruckner par Haitink et Vienne, des Préludes de Debussy par Zimmerman dans un TCE à moitié vide, des adieux solaires de Christa Ludwig, et de quelques autres, il y aura désormais ce cycle des sonates pour piano et violon de Beethoven donné par Isabelle Faust et Alexander Melnikov. Soyons justes : surtout les premier (déjà chroniqué) et troisième concerts, car pour celui du dix janvier des problèmes d’instrument ont empêché Isabelle Faust de donner toute sa mesure. Mais c’est un détail, et si, heureusement, les deux complices ont gravé une intégrale qui comptera longtemps parmi les références suprêmes, le disque n’étant jamais qu’un pâle reflet du concert, on ne remerciera jamais assez d’avoir pu entendre le miracle depuis la salle.

Du concert du 10 janvier, qui comprenait les Sonates n°6, 7 et 8, nous parlerons peu, tant les circonstances ont pesé sur le jeu : pour des raisons qu’on ignore (le froid ?) le violon d’Isabelle Faust se déréglait constamment et il lui fut très difficile de conserver sa concentration. Il y avait évidemment de quoi combler tout mélomane exigeant, tant l’inventivité et la grâce de ce couple transparaissent même dans les circonstances les plus défavorables, mais celui qui avait entendu le premier concert du cycle ne pouvait qu’être frustré. Heureusement, le concert du 28 mars, qui contenait en outre les deux « tubes » du cycle, les Sonates « Printemps » et « Kreutzer » fut une apothéose.

Décidément, ce mois de mars est pour nous celui du dithyrambe. Julia Fischer et Janine Jansen il y a deux semaines, Isabelle Faust à présent, avouons-le : de ces trois-là nous sommes amoureux, éperdument. Voici trois artistes qui, justement parce qu’elles sont passées de l’autre côté du miroir, là où seule existe la musique, offrent à nu des sensibilités devant lesquelles on ne peut que rendre les armes. Isabelle Faust est peut-être des trois celle qui a la technique la plus personnelle et la plus paradoxale : comment un violon aussi peu charnu peut-il être aussi charnel ? Comment une sonorité peut-elle faire de sa maigreur un tel velours ? Par l’intelligence et la noblesse qui animent chaque note, chaque coup d’archet. L’intonation est ciselée dans un détail dont la précision est à soi seule une ivresse ; on pourrait relever chaque note, contentons-nous de ce moment dans l’allegro de la quatrième sonate, cette reprise d’archet à la pointe exécutée à grande vitesse où, de manière complètement inattendue, elle glisse du chevalet au manche pour chercher une inflexion infinitésimale et sublime, là où aucun autre violoniste ne se serait posé de question. On citait Rubens à propos de Janine Jansen, il faudrait, pour rendre justice à Isabelle Faust, évoquer Jan Breughel de Velours ou Patinir : quand chaque note minuscule devient un monde.

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Alexander Melnikov
© Marco Borggreve

Et ce qui sépare ce récital de celui de Janine Jansen est aussi que Isabelle Faust, elle, a nettement trouvé son pianiste. Alexander Melnikov a pu apprendre avec Elisso Virsaladzé comment faire chanter tous les registres du piano même dans les attaques fff, comment garder la rondeur et le timbre même quand on est percussif ; mais la subtilité et la pertinence de son approche de la musique ne tiennent qu’à lui. D’ailleurs, il partage avec Isabelle Faust un rapport au rythme très particulier et qui ne se rencontre pas si fréquemment chez les instrumentistes classiques. Les amateurs de Jazz savent bien ce que le groove peut avoir d’insaisissable : il qualifie des décalages tellement infimes qu’ils ne peuvent être choisis et perçus que d’instinct et pourtant le résultat ne trompe pas, certains bassistes ou percussionnistes ne suscitent qu’une froide admiration quand d’autres font vibrer en vous les cordes les plus profondes. Faust et Melnikov ont cela, qu’il ne suffit pas de qualifier par des termes comme liberté agogique ou pertinence des rubatos : ils ont cette manière de susciter le désir irrésistible de la note qui va surgir. Et, pour poursuivre l’analogie avec le Jazz, il est difficile, en écoutant le violon d’Isabelle Faust, de ne pas penser à ce que les Jazzmen appellent la Blue Note. On sait combien la justesse est un sujet délicat chez les violonistes. Chez les grands, il y a ceux dont la précision est légendaire, et ceux dont la manière de rattraper les écarts est si preste ou si maîtrisée qu’ils ne gênent plus. Il y eut aussi les styles qui, en faisant des portamentos la base de leur rhétorique, contournaient la difficulté. Isabelle Faust est d’une autre espèce, plus rare : l’infime décalage devient un élément de son discours musical et donne à son jeu, quand elle est en état de grâce, un pouvoir d’envoûtement supplémentaire.

Si on ajoute à tout cela l’écoute prodigieuse entre les deux partenaires qu’on avait déjà notée à l’occasion de leur premier concert, on comprendra aisément que les sonates n°4, 5 et 9 de Beethoven aient pu nous faire l’effet d’un miracle. Pour être très exact, on notera quand même qu’Isabelle Faust a mis un mouvement (le premier de la sonate n°4) pour se mettre complètement en train. Après, ce fut inouï, dans cette approche qu’on connaît depuis leur disque et qui était déjà nettement dessinée dès leur interprétation des sonates de jeunesse : dialogue plus qu’affrontement, exploration de tout le spectre dynamique et réinscription de Beethoven dans la filiation de Haydn en exposant le caractère versatile de ces partitions. Ayant déjà brossé leur choix interprétatif, on se contentera de signaler que les périlleuses variations de la « Kreutzer » dans lesquelles s’abîment tant de couples qui ont su donner le change dans le premier mouvement, auraient pu, avec eux, durer une heure sans qu’on se lasse. Cela seul donne une indication suffisante sur le niveau de leur prestation. Le reste, c’était de la musique, avec une telle évidence qu’elle en devient, à proprement parler, indiscutable.

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- Paris
- Théâtre du Châtelet,
- 10 janvier 2010
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Sonate n° 6 en la majeur, op. 30 n° 1 ; Sonate n° 7 en ut mineur, op. 30 n° 2 ; Sonate n° 8 en sol majeur, op. 30 n° 3
- 28 mars 2010
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Sonate n° 4 en la mineur, op. 23 ; Sonate n° 5 en fa majeur, « Le Printemps », op. 24 ; Sonate n° 9 en la majeur, « À Kreutzer », op. 47
- Isabelle Faust, violon
- Alexander Melnikov, piano






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