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Evgueni Kissin : un piano, une volonté, des problèmes

mercredi 28 janvier 2009 par Théo Bélaud
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Evgueni Kissin
DR

Kissin était le troisième pianiste russe majeur à se produire en récital au Théâtre des Champs-Elysées, cuvée 2008-2009 (après Sokolov et Lugansky), le cinquième à jouer à Paris cette saison si l’on y ajoute Berezowski et Matsuev. Le plus célèbre, et le moins intéressant de tous ? C’est un peu forcer le trait, mais pas tant que cela. Reste que dans une œuvre peut-être, et pas n’importe laquelle, l’ex-ultra-surdoué du piano a montré qu’il pouvait retrouver un peu de sa capacité à communiquer du discours musical, quand à peu près tout le reste de son programme (pourtant magnifique) laissait en désespérer.

Pour ne pas faire de long mystère, l’espoir que Kissin puisse encore donner de belles choses venait donc de la partie la plus inattendue de son programme : la Sonate n°8 de Prokofiev, la dernière et la plus rarement jouée du triptyque de guerre. Peut-être parce que sa difficulté tient plus du contrôle de la forme et de la force mentale que de la technique pure. Peut-être parce que dans celle-ci plus que dans les précédentes, il vaut mieux être capable de jouer ce qui est écrit sans chercher d’autres chemins re-créateurs, sans rien extrapoler, mais en faisant montre d’une concentration expressive encore plus permanente. Peut-être tout simplement parce que son austérité hautaine, son caractère magistral, garantissent de façon moins certaine l’enthousiasme du public que beaucoup d’autres. Quoiqu’il en soit, les défauts envahissants tout au long du concert étaient ici minimisés, et certaines qualités magnifiées. À commencer par la qualité supérieure de conduite - et de mise en exergue - de la main gauche, tout particulièrement dans le premier mouvement (section poco piu animato de l’exposé, et les deux sections allegro). On y reviendra, sa main droite ne dispose pas du tout de la même capacité à phraser et surtout à timbrer noblement l’harmonie ; et sans doute pouvait-on attendre davantage d’intensité contenue sur le motif lyrique clôturant le thème, notamment dans sa double occurrence avant le second allegro (m. 175-178), mais au moins ces passages n’étaient-ils parasités par aucun maniérisme ou bizarrerie. Très étrangement compte tenu des problèmes principaux que rencontre ce pianiste, une réelle continuité émotionnelle était trouvée dans l’Andante sognando, joué avec une maîtrise dynamique remarquable, des gammes piano au legato inattaquables, et un contrôle harmonique assez étonnant au vu de ce qui avait précédé. Ici Kissin abandonnait les traits velléitaires de caractérisation du son pour se concentrer sur une matière unique, assez mate et ronde, et in fine ne donner à entendre que du discours, tenu. Le finale n’était pas tout à fait du même niveau, et le discours s’y trouvait un peu plus malmené par les problèmes d’équilibre de timbres des registres : saisissante conclusion cependant.

Auparavant, Kissin avait laissé croire au pire, qui donc n’est jamais sûr : des extraits de Roméo et Juliette sinistres de lourdeur et d’emphase. Il n’est pas interdit de penser que, dans Montaigus et Capulets en particulier, il soit possible, voire souhaitable de traduire au piano la pesanteur inquiétante des cordes du ballet. Oui, mais avec plus de puissance naturelle que Kissin, et surtout sans ce volontarisme comme on en a rarement entendu. La pesanteur au piano est une force au service de la densité du son, ce qui exclut toute accentuation, surtout dès lors qu’il s’agit de recréer de longs et graves coups d’archets : le festival de martèlement démonstratif s’avérait ici plus qu’hors de propos : consternant, et générateur d’un certain malaise devant cette façon de défigurer la musique. Tout comme l’échec systématique de Kissin à timbrer la main droite, dans Mercutio surtout, alors même que peu de pianistes montrent un désir aussi ostensible d’y parvenir. Le pire est que Kissin a dû en être capable, sinon il ne serait pas arrivé où il est... en venant du pays d’où il vient. Mais le seul résultat que donne, à chaque fois, sa recherche de sonorités dans les aigus est de produire des duretés abominables, qui lorsque le pianiste cherche une intensité lyrique donnent une impression de sinistrose qui fait franchement souffrir. Et comme le meilleur n’est jamais acquis non plus, il devait y avoir peut-être encore plus sinistre en seconde partie, dans la petite sélection de mazurkas de Chopin proposée, sur laquelle... on préfèrera ne pas s’arrêter à décrire le vide expressif - et certainement pas par manque d’appétence pour la musique.

Le résultat était enfin un peu plus mitigé pour la Polonaise-Fantaisie ouvrant la seconde partie et la sélection d’études la refermant. On touche finalement à un paradoxe du même ordre : la Polonaise-Fantaisie, une des trois ou quatre plus grandes œuvres de Chopin, peut comme la mystérieuse Huitième de Prokofiev tendre à réduire l’impact négatif d’une volonté trop saillante, dans la mesure où tout y est déjà étrange, déroutant et en même temps à prendre littéralement. Pour autant, ce que Kissin y produit ne convainc pas autant que dans la sonate, quoique restant toujours écoutable. Car il restait quelque chose de velléitaire à un point rédhibitoire : la froideur. C’est une chose évidente que la Polonaise-Fantaisie est glaçante, et que ses évocations affectives (des « visions fugitives », en quelque sorte), sont autant de fantômes obsédants. Naturellement, on ne peut le montrer en caractérisant mécaniquement les épisodes les uns après les autres, et d’ailleurs, dès le premier récitatif Kissin échouait à créer un climat. Restaient quelques traits pianistiques tout à fait impressionnants, toujours à la main gauche. Et, il faut bien le dire, un ultime accord qui était le seul vrai grand moment de piano de la soirée... Paradoxe, suite et fin, avec les huit études - dont la sélection, ambitieuse, rappelait presque à l’identique celle des derniers récitals de Richter dans ce répertoire. Il n’y a pas grand’ chose à retenir de ce que Kissin avait à y dire, sauf... dans la plus difficile, l’op. 10 n°2 ! Legato quasi irréprochable à droite, phrasés contrôlés à gauche, pas de duretés (allez comprendre ?!), c’est déjà beaucoup ici. Mais que d’autres étaient pénibles à entendre : l’op. 10 n°3, avec une section centrale d’une brutalité forcée incompréhensible (et c’est peu dire que le reste ne chantait pas). L’op. 10 n°1, faisant certes entendre toutes les notes, mais avec une totale absence de grandeur et de lyrisme. L’op. 10 n°12, plus écoutable, mais avec à nouveau cette vaine recherche de vibrato dans les notes aigües ne débouchant que sur du métallique. Les quatre autres oscillaient entre l’ordinaire et le bon, au moins sans que l’on ne grimace. Mais quand on adore les études de Chopin, ne pas avoir les larmes aux yeux dans l’op. 25 n°5 en concert est légèrement préoccupant.

À coup sûr, un récital sans comparaison sérieuse possible avec ceux de Lugansky et Sokolov (ne cherchez pas nos critiques, nous y passions par hasard et nous y étions introduits subrepticement). Le premier avait fait la claire, quoique imparfaite démonstration qu’il n’avait rien, strictement rien du glaçon mécanique souvent décrit, mais qu’il pouvait chanter, dans la Troisième Sonate de Chopin notamment, avec une tendresse et une humanité presque désarmantes. Le second, tout particulièrement dans des sonates KV. 280 et 332 de Mozart d’une hauteur de vue et de réalisation hallucinantes, avait simplement montré qu’il gravitait dans une sphère à part du piano, celle des Lupu, Virsaladze et autres Berezovsky et Ránki. À quelle distance s’en trouve maintenant Evgueni Kissin ? Au point de vue purement pianistique, trop loin pour espérer s’en rapprocher un jour. Au point de vue du potentiel d’expression musicale, quelques éléments indiquent qu’un retour à un niveau plus digne de son rang officiel n’est pas impossible : un constat final, qui, étant donnée la réputation du bonhomme, n’est pas le moindre des paradoxes.

Les bis résumaient presque les contradictions de l’entière soirée, avec les mêmes compositeurs : un nocturne op. 27 n°2 très prévisible, privé de chant par les duretés des aigus, et une Suggestion Diabolique beaucoup plus satisfaisante, Kissin se contentant de la partition, qu’il peut certes jouer : et tout est beaucoup plus simple ainsi. Au fond, il faudrait peut-être seulement qu’il s’en rende compte pour que le reste suive : et retrouver simplement le naturel et la décontraction de l’adolescent qui ne voulait rien du tout, et chantait dans les concertos de Chopin.

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Élysées.
- 18 janvier 2009.
- Sergueï Prokofiev (1891-1953) : extraits de Roméo et Juliette, op. 75 : Juliette jeune fille, Mercutio, Montaigus et Capulets ; Sonate n°8 en si bémol majeur op. 84 ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Polonaise-Fantaisie, op. 60 ; Mazurkas op. 30 n°4, op. 41 n°4 et op. 59 n°1 ; Études op. 10 n°1, 2, 3, 4, 12 et op. 25 n°5, 6, 11.






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