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Et la nuit tombe sur Montpellier

vendredi 6 août 2010 par Thomas Rigail
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Kirill Petrenko
DR

Sombre programme pour l’Orchestre Philharmonique de Radio France – ou plutôt pour ses pupitres de cordes – et le chef Kirill Petrenko en visite au Festival de Montpellier Languedoc-Roussillon, qui après une soirée baroque toute d’allégresse aime à varier les genres : Les métamorphoses de Strauss et la Symphonie n°14 de Chostakovitch, deux œuvres très différentes sur le plan du langage musical mais qui distillent une même atmosphère crépusculaire.

Les Métamorphoses de Richard Strauss données en première partie ne sont pas complètement convaincantes : refusant un tragique trop immédiat, resserrant le propos sur la progression globale plutôt que sur la mise en valeur de l’expressivité, le chef Kirill Petrenko livre une interprétation distante, qui erre sans parvenir à s’accrocher à une dimension particulière de l’œuvre. Le geste reste suffisamment soutenu pour assurer le cohérence de ce long développement et de ses articulations de tempos, ainsi que pour donner un climax où le lyrisme peut enfin s’épanouir, mais cette retenue, pas toujours compensée par le souci du détail contrapuntique ou de la forme, ainsi que des cordes de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France aux timbres un peu durs et aux voix intérieures pas toujours bien équilibrées, empêchent l’exécution de sortir d’une certaine banalité, banalité qu’évitera tout à fait la deuxième partie du concert consacrée à la quatorzième symphonie de Chostakovitch.

En dépit de cordes dont la légère aigreur de timbre confère au pianissimo la sévérité exigée par-delà le vaporeux, la voix d’Anatoli Kotscherga, imposante mais peu assurée dans ce premier chant (phrasés indécis, une entrée presque manquée), confère pourtant au « De Profundis » initial un caractère encore un peu incertain, caractère néanmoins balayé dès « Malagueña » par d’abruptes attaques des violons et un violon solo (chiffres 15 à 17) tellement acéré qu’elle en casse une corde. Le tempo est rapide mais rigoureusement tenu et Olga Mykytenko, avec une voix à la projection impressionnante et un remarquable investissement dans la tension de chaque vers, devient la messagère d’une vision ouvertement expressionniste, violente et passionnée, qui tient à distance les accents sarcastiques ponctuels pour faire ressortir la gravité de la partition. Le duo de « La loreleï » permet à Anatoli Kotscherga de se placer au même niveau que sa camarade et d’oublier ses débuts hasardeux : les deux solistes porteront l’exécution à un haut niveau vocal durant toute l’œuvre. Les intermèdes orchestraux (27, 35) continuent à déployer une vision extériorisée en dépit de cordes graves qui manquent de force (les ff entre 37 et 39) là où les violons sont tout en concentration, mais c’est surtout l’accompagnement du chant qui soutient, par la pugnacité des accents et les sillages du phrasé des violons, le caractère désespéré du poème, ne relâchant pas la tension jusqu’aux harmonies éthérées conclusives, d’une belle ambiguïté. Il manque sans doute, à cause de cordes graves parfois un peu absentes malgré les efforts des instrumentistes, de la capacité à l’orchestre à dépasser dans les moments décisifs la tension mise en œuvre (en particulier dans le climax à 45), mais le mouvement reste superbe. Dans « Le suicidé », Olga Mykytenko, accompagnée par un violoncelle solo à son aise dans la déploration et contrecarrée par des tutti (à 49) encore une fois d’une sévère tension, montre qu’elle maîtrise autant le registre de la mélancolie que celui du cri (les halètements de « Les attentives II » à 84).

La suite sera du même ordre : le chef, saisissant à bras le corps le désenchantement de l’œuvre, ne manque aucune occasion d’en faire ressortir les aspérités et la férocité, supporté par deux chanteurs totalement investis. L’orchestre livre de beaux moments de réussite instrumentale comme le mélange de pizz. et de col legno très sonores de « A la santé » à 97, qui accompagnent un saisissant Kotscherga, où les attaques en homorythmie du début de « Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople », encore une fois surtout portées par des violons au mieux de leur forme, tout comme dans l’agrégat divisé en 10 parties à 115-116, l’un des moments les plus singuliers de la partition, donné ici dans toute sa dissonance. A l’opposé, si la vision reste au premier degré, elle n’empêche pas de donner une dernière partie de symphonie ascétique, en particulier « Der Tod des Dichters » aux confins du silence.

Il est dommage que le concert ne soit pas surtitré, comme un spectateur semble vaillamment le demander à la fin du concert lors de la sortie des spectateurs : le Festival de Montpellier-Languedoc-Roussillon étant, et avec un bonheur certain, à la fois ouvert à un large public par ses conditions d’accès très faciles et parfois exigeant par ses programmes, il apparaît qu’une grande partie des présents ne connaissaient pas ou peu l’œuvre et une telle partition gagne à être comprise en relation immédiate avec les textes choisis avec soin par Chostakovitch.

Quoi qu’il en soit, mené par un chef et des solistes qui font corps avec ce répertoire, l’Orchestre Philharmonique de Radio-France, après une fin de saison parisienne remarquée (avec Alexander Vedernikov et Leonard Slatkin), confirme qu’il est décidément doué pour les musiques russes.

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- Montpellier
- Opéra Berlioz
- 28 juillet 2010
- Richard Strauss (1864-1949), Métamorphoses, étude pour 23 instruments à cordes
- Dmitri Chostakovitch (1906-1975), Symphonie n°14 pour soprano, basse et orchestre de chambre op.135
- Olga Mykytenko, soprano
- Anatoli Kotscherga, basse
- Orchestre Philharmonique de Radio France
- Kirill Petrenko, direction






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