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Esthétique du dialogue

jeudi 7 avril 2011 par Vincent Haegele
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© Cédric Delestrade-ACM-Studio Avignon

Quand on y pense bien, combien d’opéras français du XXe siècle se sont-ils maintenus à l’affiche de par le monde ? Avec Pelléas et Mélisande, cela fait un ; si l’on ajoute les Dialogues des Carmélites, cela fait deux, guère plus, et comme disait le poète, le temps ne fait rien à l’affaire. L’un des aspects positifs de ce répertoire réduit, c’est la relative abondance de mises en scène, l’autre aspect positif étant le contexte monacal (sans mauvais jeu de mots) qui n’incite pas à une débauche d’effets : dépouillement, mortification, doutes enfouis, voilà tout le contenu qu’il s’agit de rendre. Francis Poulenc avait eu une curieuse idée de s’emparer du texte de Bernanos, une curieuse idée qui, chez ce mélodiste né, ne pouvait que se révéler sous l’angle d’une prodigieuse créativité. L’Opéra Théâtre d’Avignon reprenait la production de Jean-Claude Auvray avec un certain bonheur.

A-t-on bien lu Bernanos ? Non, quand on considère que l’on a pendant des décennies porté un regard condescendant sur les Dialogues considérés comme une fresque religieuse et pathétique, exaltant des sentiments morbides et convenus. Le défaut de culture religieuse (attention, nous parlons de culture religieuse, non de religion) peut conduire à cette condescendance, alors que Bernanos avait parfaitement compris et assimilé l’agonie du mysticisme vécu-e à l’aube de la Révolution, après deux siècles de Contre-Réforme, de jansénisme et de controverses. La quête de la grâce et de l’illusion mystique ont pu devenir un exercice de routine au fil d’une tradition qui s’effiloche, bientôt balayée par la Révolution, laquelle a pu brutalement réveiller les grandes aspirations.

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© Cédric Delestrade-ACM-Studio Avignon

En quelque sorte, Bernanos a pu représenter l’affrontement à mort de deux espèces de fanatismes : le fanatisme politique et la recherche de l’absolu symbolisé par le martyre, un aspect parmi d’autres de la grâce divine. Il arrive parfois que la politique se mêle de spirituel, et n’en sort guère grandie, quel que soit le contexte, mais le but de Bernanos n’est ni de dénoncer, ni de magnifier, et c’est bien là tout l’enjeu de la partition et de sa mise en scène. Jean-Claude Auvray semble avoir très bien compris et saisi cette nécessité de porter un regard à la fois neutre et oppressant, sans toutefois réussir complètement. On aurait aimé mieux saisir l’implication de l’engagement de Blanche de la Force ; en revanche, la façon dont il place hors du temps politique le couvent est exemplaire, mais faut-il préciser qu’il sait parfaitement jouer avec le fond sonore quasi idéal créé par Poulenc. Trouver une adéquation telle entre musique et mise en scène est rare de nos jours, bien trop rare et elle méritait d’être citée.

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© Cédric Delestrade-ACM-Studio Avignon

Peut-être des esprits chagrins regretteront le trop grand classicisme des costumes (franchement… où est le problème ?) et la direction d’acteurs qui rappelle un certain théâtre à l’ancienne, un peu déclamatoire. Là aussi, compte tenu du contexte compositionnel, c’est peu de choses. C’est plutôt le plateau vocal qui donne matière à compliments : l’excellente Stéphanie d’Oustrac compose une Mère Marie de l’Incarnation toute en force et conviction, Manon Feubel donne à Mme Lidoine une personnalité plus affirmée que d’ordinaire, Sylvie Brunet, malgré quelques faiblesses vocales (portamenti) illumine la scène de ses doutes, Pauline Courtin est à la fois espiègle et touchante en Constance, comme il se doit ; quant à Paul Gay, eh bien, on regrettera que son rôle soit si succinct. Anne-Catherine Gillet, qui interprète Blanche de La Force, possède des aigus fragiles mais un timbre limpide, et, chose importante, tient sa ligne sans forcer. Les chœurs (Ave Maria, Salve Regina) ont une homogénéité et une justesse des plus troublantes.

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© Cédric Delestrade-ACM-Studio Avignon

L’homogénéité du plateau vocal se retrouve moins dans la fosse de l’orchestre, en dépit de l’énergie prodiguée par Jean-Yves Ossonce, notamment chez les cordes, non exemptes de faiblesse (et des bois d’une justesse pas toujours irréprochable). Là encore, des détails mineurs, car le spectacle dans son ensemble conquiert avant tout par sa cohérence et la tension permanente qui l’irrigue, depuis l’angoisse ressentie dès la première scène à l’évocation des rumeurs de la rue jusqu’à la boucherie finale, qui, même si l’on est allergique au style de Poulenc, reste un moment unique de l’histoire de la musique.

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© Cédric Delestrade-ACM-Studio Avignon

Et finalement, c’est cette esthétique du dialogue, que nous annoncions en titre, qui apparaît à travers chaque scène, y compris les plus courtes (l’un des défauts majeurs de l’opéra, qui ramène parfois une scène à la dimension d’une simple mélodie) : les dialogues de Blanche de La Force avec la Mère Supérieure sur le sens des vocations, ceux de Blanche et de Constance sur la mort et la religion constituent deux sommets de dépouillement et donnent finalement la solution de bien des questionnements : « on ne meurt pas chacun pour soi, mais les uns pour les autres, ou même les uns à la place des autres ». Bernanos résumait et dévoyait ici deux fondamentaux de la morale chrétienne : le dévouement envers l’autre et la fascination pour la disparition d’un monde en perpétuelle révolution. Et de ce fait, la messe est dite…

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- Avignon
- Opéra Théâtre
- 27 mars 2011
- Francis Poulenc (1899-1963), Dialogues des Carmélites.
- Mise en scène, Jean-Claude Auvray ; Assistant, Anke Rauthmann ; Décors, Antoni Taulé ; Costumes, Chiara Donato ; Lumières, Philippe Grosperrin
- Madame de Croissy, Michèle Lagrange ; Blanche de La Force, Anne-Catherine Gillet ;
Constance, Pauline Courtin ; Madame Lidoine, Manon Feubel ; Mère Marie de l’Incarnation, Stéphanie d’Oustrac ; Mère Jeanne, Isabelle Guillaume ; Le Marquis de La Force, Paul Gay ; Le Chevalier de La Force, Sébastien Droy ; L’Aumônier du Carmel, Léonard Pezzino ; Le 1er Commissaire, Thomas Morris ; Le 2ème Commissaire / Le Geôlier, Philippe Fourcade
- Chœurs de l’Opéra Théâtre d’Avignon et des Pays de Vaucluse. Cheffe des chœurs, Aurore Marchand
- Orchestre Lyrique de région Avignon Provence
- Jean-Yves Ossonce, direction






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