ClassiqueInfo.com



« Esprit d’Auber, es tu là ? »

jeudi 5 février 2009 par Philippe Houbert
JPEG - 48.8 ko
© Pierre Grosbois

Ainsi donc, voici rendus enfin accessibles les Boileau et Narcejac de l’opéra comique français du XIXème siècle, Daniel-François-Esprit Auber (1782-1871) et Eugène Scribe (1791-1861). Plus aucune excuse pour ne pas savoir à qui ont été attribuées deux des principales rues bordant l’Opéra Garnier !

Depuis qu’il a pris ses fonctions, il y a dix-huit mois, à la tête de l’Opéra-Comique, Jérôme Deschamps a, entre autres objectifs, décidé de rendre ses lettres de noblesse à l’opéra comique (le genre) français de la première moitié du XIXème siècle. Ainsi, après Zampa de Hérold la saison dernière, c’est Fra Diavolo, musique de Auber et livret de Scribe, que Deschamps a programmé en cette saison 2008-2009. Très louable volonté … mais pour quels résultats ?

Fra Diavolo appartient à un genre très particulier et qui demeure « terra quasi incognita » pour les mélomanes. L’opéra comique français, né au début du dix-huitième siècle, est un concept très vague dont la définition minimale est de mélanger parties chantées et parlées. Dans les années 1820-1830, à la suite de Boieldieu, le genre évolue de sujets moraux et sentimentaux à des thèmes plus légers où exotisme et personnages ambigus font bon ménage. C’est une période où l’art pressent et exprime des changements sociétaux et devance les événements politiques. 1830, année de la création de Fra Diavolo - le 28 janvier -est aussi l’année de la bataille d’Hernani (25 février), de la publication du Rouge et le Noir et de la première de la Symphonie fantastique.

JPEG - 57.2 ko
© Pierre Grosbois

Oh ! ne faisons pas dire à Auber ce qu’il ne dit pas mais il est indéniable que, de même qu’Offenbach incarnera parfaitement une certaine image du second Empire, l’auteur de Fra Diavolo symbolise assez bien cette société française sortant des années de rigueur de la Restauration et évoluant petit à petit vers ce qu’elle sera sous le règne de Louis-Philippe. Point de turbulences politiques ni de débats esthétiques mais, par petites touches, un résumé de certaines tendances de l’époque. Le brigand est à la mode, d’Hernani au Comte de Monte-Cristo, de Marco Spada à Robert Macaire, des Mystères de Paris aux Misérables, les ouvrages de l’époque dénotent le besoin du public de se donner des frissons. Le personnage historique de Fra Diavolo est tout sauf frivole. Meneur de guérilla sanguinaire, il finira pendu, après avoir été arrêté par les troupes napoléoniennes commandées par le colonel Hugo, le papa de Victor.

Certes, dans le livret de Scribe, il est devenu un simple brigand de grand chemin, principalement occupé de soulager de leurs bourses et de leurs bijoux, bourgeois et aristocrates faisant du tourisme, et, au passage, de faire chavirer quelques cœurs, mais il est bien aussi dit que Fra Diavolo n’hésiterait pas à tuer, si besoin est, pour arriver à ses fins. Sur cette trame, Auber a composé une musique vive, légère, presque distanciée par rapport à son sujet. Pour le coup, si on veut comparer avec le Zampa de la saison dernière, on a l’impression qu’Auber s’implique moins dans ses personnages.

Il n’en reste pas moins vrai que le genre de l’opéra comique français, tel qu’il perdurera tout au long du dix-neuvième siècle, s’inscrit bien dans cette ambigüité entre rire et larmes, entre tragique et légèreté, entre frissons et grands sentiments. Ambivalence qui enthousiasma tous les contemporains d’Auber, dont Wagner, et qui fit que Fra Diavolo fut représenté plus de 900 fois à Paris entre sa création et le début du vingtième siècle.

JPEG - 40 ko
© Pierre Grosbois

Est-ce ce que Jérôme Deschamps nous invite à voir dans ce spectacle de l’Opéra-Comique ? D’ambigüité, il n’y en a pas un gramme. Tous les personnages, sans exception, sont réduits à des caricatures. Mais, même là, et connaissant le passé de Deschamps avec les Deschiens, on aurait pu attendre une caricature décapante, une sorte de mise en scène à la Daumier. Mais non, rien de cela, un défilé de personnages sans le moindre investissement : un brigand qui sourit, un jaloux qui fronce les sourcils, une fiancée nunuche à souhait, un couple d’anglais très bête, des complices de Diavolo encore plus stupides. Des décors (Laurent Peduzzi) dont il n’est rien fait théâtralement, une direction d’acteurs absolument inexistante, c’est vraiment à se demander si Jérôme Deschamps a cherché à s’impliquer dans ce spectacle.

C’est d’autant plus dommage que la matière musicale permettait de faire passer une très bonne soirée. Sumi Jo est, vocalement, une excellente Zerline, la jeune fille de l’aubergiste qui la promet à un riche marchand mais qui aime et est aimée de Lorenzo, commandant des carabiniers. La diction est quasi parfaite, la technique de colorature parfaitement en place. Quel dommage que, dans son grand air du deuxième acte, elle en soit réduite par le metteur en scène à se dandiner de façon parfaitement grotesque pour exprimer sa joie.

Kenneth Tarver incarne un bon Fra Diavolo. La diction est correcte sans plus, le timbre manque un peu de couleurs, la voix semble manquer un peu de flexibilité (auto-portrait du troisième acte) mais l’interprétation générale reste acceptable. Peu d’applaudissements samedi soir pour Antonio Figueroa, Lorenzo pourtant très crédible à la voix corsée et au legato impeccable. Ce ténor canadien doit faire un très bon Nemorino ou Belmonte. Doris Lamprecht (Lady Pamela) et Marc Molomot (Lord Cockburn) en font des tonnes scéniquement et la ligne vocale en pâtit quelque peu.

Le chœur Les Eléments de Joël Suhubiette est très bon, comme d’habitude. Mais, là encore, c’est du théâtre à la très-ancienne qui leur est demandé (défilé en fond de scène pour imager des petits soldats de plomb ! j’imagine que le Chatelet des années 50 ne devait pas faire pire). Dans la fosse, le Cercle de l’Harmonie de Jérémie Rhorer a rendu hommage à une jolie partition et délivré le piquant et la verdeur qui manquaient tant sur scène.

Nous ne savons si Jérôme Deschamps compte poursuivre l’aventure de cette renaissance de l’opéra-comique français du XIXème siècle. Pourrions nous lui suggérer de laisser cette tâche à d’autres metteurs en scène, croyant plus en ces œuvres, et surtout, par rapport à un genre si spécifique et si oublié de nos jours, d’organiser ce dont cette même salle Favard avait été le théâtre il y a plus de 20 ans pour la tragédie lyrique : une vraie révolution de l’opéra-comique français, fondée sur de sérieux travaux historiographiques et musicologiques ? C’est certainement à ce seul prix que nous pourrons goûter pleinement des plats dont nous n’eûmes samedi, qu’un fumet très léger.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris – Opéra-Comique – 31 janvier 2009
- Daniel-François-Esprit Auber (1782-1871), « Fra Diavolo ou l’hotellerie de Terracine ». Livret d’Eugène Scribe
- Mise en scène : Jérôme Deschamps ; Décors : Laurent Peduzzi ; Costumes : Thibaut Welchlin ; Lumières : Rémi Nicolas ; Assistant mise en scène : Pierre-Emmanuel Rousseau ; Assistant décors : Olivier Peduzzi ; Assistant lumières : Thierry Charlier ; Coiffure et maquillage : Karine Guillem et Laure Talazac
- Fra Diavolo : Kenneth Tarver
- Zerline : Sumi Jo
- Lorenzo : Antonio Figueroa
- Lady Pamela : Doris Lamprecht
- Lord Cockburn : Marc Molomot
- Matheo : Vincent Pavesi
- Giacomo : Thomas Dolié
- Beppo : Thomas Morris
- Choeur Les Eléments, direction Joël Suhubiette
- Le Cercle de l’Harmonie
- Jérémie Rhorer, direction











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 804137

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?    |    Les sites syndiqués OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License