ClassiqueInfo.com



Eschenbach ou l’Ironie triomphante

mercredi 6 avril 2011 par Jean-Charles Jobart
JPEG - 26.4 ko
Christoph Eschenbach
DR

Après avoir été dix années durant son directeur musical, Christoph Eschenbach revenait à la tête de l’Orchestre de Paris pour deux séries de concerts, qui sonnaient un peu comme les au-revoir d’un couple qui ne veut pas se séparer.

Eschenbach, en concevant le programme de ce concert, fut d’une malice extrême et plaça celui-ci tout entier sous le signe de l’ironie, joyeuse pour la première partie, grinçante pour la seconde, du ré majeur glorieux pour la première, du ré mineur angoissé pour la seconde.

La première partie ressemblait en effet à un jeu d’énigmes autour du thème du pastiche. La Première symphonie de Prokofiev, dont la structure est toute empreinte de classicisme, ne cesse d’exprimer un humour, plus tendre que moqueur. Le chef choisit, pour son premier mouvement, un tempo ample, donnant une majesté toute classique à la partition, agrémentée des éruptions d’un orchestre, qui semble alors comme faire un clin d’œil au romantisme de Schubert. On entend encore ce dernier au troisième mouvement, dans la mise en valeur minutieuse des jeux et dialogues des bois. Enfin, sans jamais céder sur la légèreté et l’humour, la symphonie s’achève dans une joyeuse virtuosité, dont la vitesse contraste à merveille avec les trois premiers mouvements. Christoph Eschenbach a pensé cette symphonie comme un tout, pour nous en offrir une interprétation plus que convaincante.

Le Capriccio pour piano et orchestre de Stravinski semble, lui, ouvertement se moquer des formes qu’il déconstruit avec jubilation. Eschenbach porte dans cette partition une attention exceptionnelle aux équilibres : selon les séquences, le piano vient à l’appui de l’orchestre, ou l’orchestre à l’appui du piano, quand ce ne sont pas les deux qui se concurrencent rageusement. On est, ici, en pleine fantaisie : dès les premières mesures, aux lourds accords du piano répond l’élégie d’un quatuor à cordes puis des bois. Il s’agit d’un dialogue de sourds qui, pourtant, font de la musique ensemble. Le chef efface les figures décoratives pour magnifier les nombreuses lignes thématiques. La partition enchaîne les alliances surprenantes, jusqu’à un troisième mouvement, associant jazz au piano et bal musette à l’orchestre. La forme dansante se déstructure jusqu’à la farce musicale, évoquant la Valse de Ravel.

Mais que peut-il bien se cacher derrière tant d’humour et d’ironie ? De quoi cette musique est-elle le second degré ? Le programme lui-même offre la réponse au public en concluant la première partie : le Concerto pour piano en ré majeur de Haydn, un des premiers de l’histoire de la musique, projette sa clarté sur toute cette première heure de musique. Il est facile de bien jouer Haydn ; il est rarissime d’y exceller. Eschenbach et l’Orchestre de Paris y sont stupéfiants de légèreté, de souplesse dans les lignes, de délicatesse dans les ornements. Les nuances sont aussi précises que subtiles, comme l’accentuation des temps forts. Au piano, Emanuel Ax maîtrise : sa main gauche est sans faille, d’une tenue toute classique, tandis que la main droite se libère. Alliant rigueur et sensibilité, Ax ne s’écoute pas jouer, ne fait pas dans le pathos, mais écoute la musique et privilégie la beauté des lignes et la force des relances rythmiques. Haydn est un grand maître. C’est à cette source et ce parangon du classicisme que Prokofiev et Stravinski se seront abreuvés pour mieux le dépasser, exprimant la dette et la liberté de chaque nouvelle génération.

C’est cette même liberté qui manqua fondamentalement à la génération de Chostakovitch. Ce dernier ne proclame pas, mais revendique sa liberté dans l’ironie grinçante de sa Symphonie n°5. Cette « réponse d’un artiste soviétique à une juste critique » peut en effet recevoir une double lecture. L’officielle est la narration de la souffrance du peuple russe, de ses essais avortés de révoltes (premier mouvement), de la décadence des Romanov (deuxième mouvement), de la détresse populaire (troisième mouvement) et l’avènement triomphal du communisme (quatrième mouvement). Une seconde lecture, plus intime, serait le récit du drame personnel d’un artiste qui se soumet officiellement à un régime totalitaire mais souffre de ce renoncement à sa liberté. Toute la symphonie exprime l’ambigüité de l’énergie mortifère du régime soviétique. Cette ultime œuvre du concert peut aussi se lire comme une réponse à la première : à un Prokofiev célébré par le pouvoir mais qui finira par immigrer, s’oppose un Chostakovitch en souffrance mais qui reste et résistera jusqu’au bout pour l’amour de l’art.

L’angoisse du premier mouvement est autant celle du peuple des Romanov que de Staline, dont les purges menaçaient alors le compositeur lui-même. Eschenbach, à la direction, vibre d’intensité et de tension. Complètement investi dans l’œuvre, il force par son énergie l’engagement total de l’Orchestre de Paris. Passant des nuances les plus infimes, notamment à la clarinette et aux altos, aux fortes les plus déchirants, enchaînant les idées thématiques et orchestrales. Tout y est souple, sans rien d’artificiel ou d’abrupt. Bien au contraire, tout y fait sens. La danse infernale ou valse macabre du deuxième mouvement est un manifeste de rythme et d’énergie. Le Maestro choisit de hacher le rythme et de décomposer les séquences, rendant ce mouvement d’inspiration mahlérienne encore plus sinistre, avant de le conclure par un prodigieux crescendo. Dans cette fête angoissante, la liesse populaire se lit plus comme un aveuglement crépusculaire que comme un matin chantant.

Le troisième mouvement semble chanter la douceur du deuil et un hymne à la survie. Le petit ensemble de cordes de l’exposition est d’autant plus émouvant qu’il est toute dignité. Les phrasés et les nuances sont d’une expressivité remarquable, comme lors du récitatif des violoncelles ou le solo du hautbois. Le quatrième mouvement, guerrier et conquérant, fut de l’énergie pure : diaboliquement tendu et violent, avant d’exprimer un lyrisme ironique, il s’achève par un crescendo triomphal et mortifère. Le public subjugué et un instant silencieux, explose alors en bravos.

Il est manifeste, dans cette symphonie, que l’Orchestre de Paris est bien un orchestre français : un sens sûr de l’élégance le pousse à ne pas aller jusqu’au bout de la rugosité et de la violence de la partition, pour toujours conserver une juste mesure, le bon goût. Christoph Eschenbach, soucieux des équilibres des pupitres (jusqu’à faire jouer un instrument sur deux ou trois pour certains pianos) et de leur parfaite cohérence dans les phrasés, a trouvé là un ensemble symphonique qui lui sied parfaitement et suit sa direction avec un bonheur et un intérêt manifestes. Souhaitons donc que la série de concerts à Pleyel ne soit pas les adieux de ce magnifique couple musical, mais bien la promesse qu’ils se reverront bientôt.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Salle Pleyel
- 23 mars 2011
- Serge Prokofiev (, Symphonie n°1 en ré majeur, op. 25, « Classique »
- Igor Stravinsky (1886-1971), Capriccio pour piano et orchestre
- Joseph Haydn (1732-1811), Concerto pour piano en ré majeur, Hoboken XVIII, 11
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Symphonie n° 5 en ré mineur, op. 47
- Emmanuel Ax, piano
- Roland Daugareil, violon solo
- Orchestre de Paris
- Christoph Eschenbach, direction











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 550591

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique symphonique   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License