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Erwin Schrott Superstar

mercredi 23 novembre 2011 par Emmanuel Andrieu
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© Opéra de Monte-Carlo

Provenant de l’Opéra Royal de Wallonie - maison à la tête de laquelle Jean-Louis Grinda est resté douze ans durant - c’est à l’Opéra de Monte-Carlo, dont il dirige désormais la destinée, que cette production du Mefistofele de Boito fait escale. Metteur en scène autant que directeur de théâtre, Jean-Louis Grinda en signe la mise en scène.

Très populaire en Italie dès sa création à La Scala, en mars 1868, sous la direction du compositeur, Mefistofele marqua une date dans l’histoire de la Scapigliatura, mouvement littéraire dont il devint l’un des symboles. Seule partition de son auteur (avec le laborieux Nerone, resté inachevé), Mefistofele permit au librettiste de Ponchielli (La Gioconda) et Verdi (Otello, Falstaff) de connaître une gloire immortelle, sans doute davantage pour son extraordinaire rôle-titre, qui a fasciné les plus grandes basses de l’histoire, que pour la valeur intrinsèque de l’inspiration musicale. Car à côté de pages de belle facture - le chœur du Prologue, les deux airs du ténor et surtout la sublime aria de Margherita « L’altra notte in fondo al mare » - la partition de Boito accuse d’évidentes chutes d’inspiration et des failles dramaturgiques. C’est certainement ce qui explique la désaffection de cet ouvrage sur les scènes lyriques, outre le fait qu’il exige un chœur pléthorique, un orchestre de tout premier ordre, mais plus encore une basse à même de restituer à ce personnage hors norme qu’est Mefistofele son charisme vocal et scénique.

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© Opéra de Monte-Carlo

On peut dire que sur ce point, l’Opéra de Monte-Carlo a trouvé le chanteur idéal avec le baryton-basse uruguayen Erwin Schrott. Dés son apparition sur scène, on reste stupéfait par sa capacité à remplir, avec une seule note, un théâtre aussi vaste que la Salle des Princes et à projeter le son avec une insolence inouïe. Outre le fait de coller admirablement à la vocalità spectaculaire et grandiose requise par le rôle, l’artiste ravit également par sa voix somptueusement timbrée, son phrasé incisif et sa musicalité impeccable, à la ligne scrupuleusement contrôlée. L’acteur s’avère magistral, « explosant » littéralement dans une mise en scène qui semble avoir été conçue à son intention. Diable extraverti, bondissant, inquiétant, menaçant, Erwin Schrott possède un charisme et une animalité qui font ici merveille, auxquels on peut ajouter un sens de l’humour dévastateur.

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© Opéra de Monte-Carlo

La distribution réunie autour de ce Mefistofele d’exception n’est malheureusement pas à la hauteur des exigences de la partition, à commencer par la Margherita de la soprano ukrainienne Oksana Dyka. Dotée certes d’une voix opulente, elle nous offre en revanche un chant par trop uniforme, plus impressionnant que véritablement émouvant, la puissance vocale déployée se faisant au détriment de l‘extase langoureuse propre à Margherita. Elle chante par ailleurs avec un accent slave à notre goût trop prononcé (loin de l’italianità souhaitée) et délivre des aigus un rien métalliques, parfois stridents. Côté jeu, elle campe un personnage trop monolithique, parfois abusivement vériste, notamment dans la fameuse scène de la prison, qui ne procure vraiment pas l’émotion escomptée.

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© Opéra de Monte-Carlo

Nous lui préférons largement sa consœur Mirela Gradinaru qui, dans le rôle bref mais redoutablement tendu d‘Elena, fait forte impression. Avec un aplomb confondant, elle se joue des écarts de tessiture de sa partie avec sa grande voix de lirico-spinto, à l’aigu glorieux et aux graves charnus. Particulièrement prometteuse, la soprano roumaine peut d’ores et déjà envisager une belle carrière sur les scènes internationales.

Ténor dont nous avons toujours admiré la vaillance et l’élégance du chant, Fabio Armiliato est aujourd’hui dans une méforme totale qui vire malheureusement, au fur et à mesure du spectacle, au naufrage. Opéré au printemps dernier de modules sur les cordes vocales, le ténor italien aurait certainement dû réfléchir à deux fois avant d’honorer, peu de temps après, sa prise du rôle-titre d’Otello à l’Opéra Royal de Wallonie. L’instrument nous a paru endommagé jusqu’à un point de non retour, et il termine sa prestation quasi aphone, ouvrant à de nombreuses reprises la bouche, sans plus qu’aucun son ne sorte. Le reste du temps, il aura frôlé (voire rencontré) l’accident à chaque montée dans le registre supérieur, chantant la plupart du temps en falsetto pour économiser sa voix et atteindre la note. Il est ainsi sanctionné aux saluts par des huées de spectateurs n’ayant eu aucun égard pour le grand chanteur qu’il a été jusqu‘à présent, et Jean-Louis Grinda l’a amicalement et chaleureusement pris dans ses bras, en guise de soutien moral. Beau geste !

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© Opéra de Monte-Carlo

Beau travail, ajouterons-nous, puisqu’il signe lui-même la mise en scène de cet ouvrage à nul autre pareil. Il faut dire que monter cet opéra est presque une gageure, avec ses imposantes masses chorales, ses multiples personnages, ses nombreux changements de tableaux où les scènes de foule alternent avec des tableaux intimistes. Le Prologue prend la forme d’un oratorio avec son chœur céleste - cohorte d’anges aux allures de Pierrots - aligné sur des gradins, devant un ciel aux couleurs fluctuantes. En s’ouvrant par le milieu, le dispositif scénique (imaginé par Rudy Sabounghi) fait place à la kermesse de Francfort, où s’agite une foule bigarrée et bariolée (magnifiques costumes de Buki Shiff), comme on en trouve dans les tableaux de James Ensor. Superbes également les costumes et maquillages en noir et blanc des forces maléfiques pendant la scène endiablée du Sabbat sur le mont Chauve. Le tableau qui évoque Hélène de Troie nous paraît moins réussi, assez « kitsch » à vrai dire, mais largement contrebalancé par d’autres images aussi puissantes qu‘évocatrices, telle la mort de Margherita au pied d’une immense grille funèbre se découpant sur ciel bleu nuit. On admire enfin sa direction d’acteurs, toujours millimétrée, tant dans les scènes collectives que d‘intimité.

A la tête des forces vives de l’Orchestre Philarmonique de Monte-Carlo, le chef italien Gianluigi Gelmetti mène ses troupes avec une énergie démoniaque. D’une précision infaillible, aussi admirable dans les vastes crescendi de la partition que dans les détails instrumentaux, sa direction montre une réelle compréhension de cette musique, même si quelques tempi peuvent parfois s’avérer discutables. Les chœurs de l’Opéra de Monte-Carlo, renforcés par ceux de l’Opéra de Nice, ne méritent également que des louanges, et ne sont pas pour peu dans la réussite de cette matinée malgré tout mémorable.

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- Monte-Carlo
- Grimaldi Forum, Salle des Princes
- 13 novembre 2010
- Arrigo Boito (1842-1918), Mefistofele. Opéra en un prologue, quatre actes et un épilogue. Livret du compositeur.
- Mise en scène, Jean-Louis Grinda ; Décors, Rudy Sabounghi ; Costumes, Buki Shiff ; Lumières, Laurent Castaingt.
- Erwin Schrott, Mefistofele ; Fabio Armiliato, Faust ; Oksana Dyka, Margherita ; Mirela Gradinaru, Elena ; Christine Solhosse, Marta & Pantalis ; Maurizio Pace, Wagner & Nereo.
- Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, Chœur de l’Opéra de Nice, Chorale de l’académie de musique fondation Rainier III.
- Orchestre Philarmonique de Monte-Carlo
- Gianluigi Gelmetti, direction











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