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Entrée de Francesca da Rimini au répertoire de l’Opéra de Paris

mardi 8 février 2011 par Karine Boulanger
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Roberto Alagna (Paolo Il Bello)
© Mirco Magliocca / Opéra national de Paris

En l’espace de deux mois, l’Opéra national de Paris aura créé sur l’une de ses deux scènes deux œuvres importantes du XXe siècle, appartenant aux répertoires germanique et italien et relevant de deux esthétiques radicalement différentes. Après Mathis der Maler, Francesca da Rimini faisait donc en ce début d’année son entrée au répertoire de l’Opéra.

L’œuvre de Riccardo Zandonai connut un vif succès dès sa création à Turin en 1914, mais n’a cependant jamais fait partie des piliers du répertoire, malgré des reprises illustres, à chaque fois saluées à leur juste valeur : trois d’entre elles ont donné lieu à des captations studio ou sur le vif et qui ont contribué à rendre la partition chère au cœur des mélomanes grâce à des distributions de tout premier plan [1].

Après plusieurs opéra ayant attiré l’attention du public et des critiques, Zandonai songea à acquérir les droits de la Francesca da Rimini de d’Annunzio. Le poète italien avait déjà collaboré à plusieurs reprises avec des compositeurs aux univers aussi différents que Debussy ou Mascagni [2] désireux de s’assurer de ses talents littéraires et dramaturgiques, mais il ne fut guère enthousiaste à l’idée de confier sa pièce, écrin de la Duse, à Zandonai. Ce fut finalement Tito Ricordi qui le décida et assura l’intermédiaire entre l’homme de lettres et le compositeur, les deux hommes n’ayant en réalité jamais véritablement travaillé ensemble.

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Louise Callinan (Samaritana) et Svetla Vassileva (Francesca)
© Mirco Magliocca / Opéra national de Paris

Œuvre fascinante, emblème d’une certaine esthétique « fin de siècle », raffinée, hautement dramatique et poétique, Francesca da Rimini appartient à un courant auquel on peut rattacher une partie de la production lyrique italienne de l’époque, telle que la Parisina de Mascagni, l’Amore dei tre rè de Montemezzi, deux œuvres créées en 1913, ou encore la Fiamma plus tardive (1934) de Respighi, partitions qui connurent toutes un grand succès en leur temps et dont les retours épisodiques sur les scènes ou au concert attirent toujours l’attention.

Pour l’entrée de Francesca da Rimini à son répertoire, l’Opéra national de Paris a préféré profiter de la production créée à Zurich par Giancarlo del Monaco. Le metteur en scène et son équipe (Carlo Centolavigna pour les décors et Maria Filippi pour les costumes) ont opté pour une transposition de l’intrigue depuis un Moyen-Age fantasmé à l’époque de la création, selon un principe qui relève désormais d’un lieu commun sur les scènes lyriques. La production est placée sous l’égide du poète, dont le masque mortuaire reste projeté en avant du plateau, et dont la demeure extravagante « Vittoriale degli Italiani » a directement inspiré la conception des décors. Cette transposition où chaque élément semble avoir été maintes et maintes fois pensé, où l’on croule sous les détails (acte I), où l’on hésite entre deux époques avec parfois le risque de confiner au grotesque (acte II), n’a que peu d’intérêt pour une œuvre telle que celle-ci. Comment, en effet, croire à la violence de Malatestino, à la fureur de Giovanni Malatesta dans un cadre chronologique si éloigné ? L’ensemble est parfois d’une joliesse flatteuse mais vite ennuyeuse, guère soutenu par une direction d’acteurs sans relief, puisant dans un répertoire de gestes et d’attitudes éculés (certaines attitudes de Francesca paraissent avoir été puisées dans les photos de la Duse), les choristes errant parfois sans but d’un bout à l’autre du plateau (acte II).

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Svetla Vassileva et Roberto Alagna
© Mirco Magliocca / Opéra national de Paris

L’interprétation musicale cependant est souvent excellente et parfois de tout premier plan, dominée par la prise de rôle de Roberto Alagna en Paolo. En grande forme, le chanteur passe l’orchestre sans problème et propose un personnage intéressant : passionné, aux accents parfois tristanesques (début de l’acte II) mais capable de l’arrogance et de la vaillance du combattant sur les murs de Rimini (acte II). Les IIIe et le IVe actes montrent l’interprète à son meilleur, attentif aux mots et au phrasé, à peine gêné par l’ampleur du rôle, d’une extrême poésie (duo final avec Francesca, acte IV).

Dans le rôle de Francesca, Svetla Vassileva offre un portrait peut-être encore incomplet de ce rôle extraordinaire. La voix est belle, avec une appréciable rondeur dans le haut médium et l’aigu, malgré un bas medium et des graves un peu sourds. La chanteuse dispose de la puissance requise mais la diction reste encore trop imprécise, surtout pour une œuvre aussi littéraire. L’interprète est à son meilleur dans les deux derniers actes : le premier en effet expose un manque d’inquiétude, un manque d’émotion et de contrastes à l’annonce du mariage de l’héroïne avec un homme qu’elle ne connaît pas. La passion lui fait aussi défaut au second acte. Le troisième cependant expose un portrait plus nuancé (« Paolo, datemi pace ») avec en particulier un très beau récit de Galehaut. La première scène du IVe acte est malheureusement ruinée par une direction d’acteur réduisant Malatestino au rang d’un psychopathe de pacotille, mais on retiendra une évocation émouvante de la Samaritana, tandis que le duo de la fin de l’acte conclut dignement l’œuvre.

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George Gagnidze (Giovanni Lo Scanciatto) et William Joyner (Malatestino dall’Occhio)
© Mirco Magliocca / Opéra national de Paris

George Gagnidze est un excellent Giovanni, serein mais à la violence contenue à l’acte II, traduisant parfaitement la tension de son affrontement avec son plus jeune frère à l’acte IV. Dans le rôle de Malatestino, pourtant peu servi par la mise en scène, William Joyner lui offre une réplique au même niveau avec cependant des aigus un peu durs.

Les autres rôles sont dans l’ensemble très bien tenus, que ce soit la charmante et un peu frêle Samaritana de Louise Callinan, le beau contralto de Cornelia Oncioiu en Smaragdi, le quatuor très en place de Grazia Lee, Manuela Bisceglie, Carol Garcia et Andrea Hill (respectivement Biancofiore, Garsenda, Adonella et Altichiara), ou encore l’Ostasio de Wojtek Smilek. Les chœurs, pour leur part, se distinguent par leur ensemble et un beau sens des nuances.

Placé sous la direction de Daniel Oren, l’orchestre joue la carte du lyrisme (final de l’acte I) et de la luxuriance à laquelle la partition se prête, même si l’on peut regretter un manque de contrastes (l’ouverture, ou encore l’arrivée de Paolo soutenu par les cordes au premier acte). Le meilleur se situe une fois encore dans les deux derniers actes avec de superbes nuances (acte III), une attention constante au chant des solistes, et une tension qui ne fera qu’augmenter à l’acte IV (affrontements de Francesca, puis Giovanni et Malatestino) pour culminer avec une ultime scène passionnée et émouvante.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 31 janvier 2011
- Riccardo Zandonai (1883-1944), Francesca da Rimini, tragédie en quatre actes livret de Tito Ricordi d’après Gabriele d’Annunzio
- Mise en scène, Giancarlo del Monaco ; décors, Carlo Centolavigna ; costumes, Maria Filippi ; lumières, Hanz-Rudolf Kunz
- Francesca, Svetla Vassileva ; Samaritana, Louise Callinan ; Ostasio, Wojtek Smilek ; Giovanni Malatesta, George Gagnidze ; Paolo Malatesta, Roberto Alagna ; Malatestino, William Joyner ; Biancofiore, Grazia Lee ; Garsenda, Manuela Bisceglie ; Adonella, Carol Garcia ; Altichiara, Andrea Hill ; l’esclave, Cornelia Oncioiu ; Toldo Berardengo, Alexandre Kravets ; Giullare, Yuri Kissin ; Torrigiano, Alexandre Duhamel ; Balestriere, Nicolas Marie ; voix de prisonnier, Ook Chung
- Chœur de l’Opéra national de Paris, chef des chœurs : Patrick Marie Aubert
- violoncelle solo : Cyrille Lacrouts
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Daniel Oren, direction

[1citons par exemple l’enregistrement réalisé à Milan en 1959 avec Magda Olivero et Mario del Monaco, celui de 1961 capté à Trieste avec Leyla Gencer et Renato Cioni, ou encore celui de 1973 à New York avec Raina Kabaivanska et Placido Domingo

[2Le Martyre de saint Sébastien de Debussy, Parisina de Mascagni






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