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Entrée d’Il Trittico au répertoire de l’Opéra de Paris

samedi 23 octobre 2010 par Karine Boulanger
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Il Tabarro : Oksana Dyka (Giorgetta) et Juan Pons (Michele)
© Ian Patrick / Opéra national de Paris

Disposant d’un nombre assez important de productions d’opéras pucciniens, l’Opéra national de Paris vient d’ajouter à son répertoire le Triptyque, dont pourtant chaque volet avait déjà été monté à l’Opéra Garnier, mais couplés à d’autres œuvres. Sortant à peine de la composition de la Fanciulla del West, Puccini avait déjà un nouveau projet, totalement différent, car il s’agissait de donner trois opéras différents dans une même soirée. Un instant tenté par une trilogie liée à la Divine Comédie, Puccini n’en retint que la trame de Gianni Schicchi, auquel il adjoint Il Tabarro (la Houppelande) d’après une pièce à succès de Didier Gold, et Suor Angelica, formant le centre de ce Triptyque.
Créé en 1918 au Metropolitan Opera de New York et confié à une équipe de tout premier plan, Il Trittico déconcerta par sa variété musicale et l’absence apparente de fil conducteur ou de thématique commune. En réalité, il est possible de tisser des liens entre les trois opéras même si l’on continue souvent de monter les œuvres séparément (ainsi que l’avait autorisé Puccini quelque temps après la création).

La production de Luca Ronconi présentée par l’Opéra de Paris est en réalité déjà ancienne, montée en 1998 à la Scala, et partagée avec le Teatro Real de Madrid et la première scène milanaise. Le metteur en scène italien et son équipe ont choisi de garder certaines constantes d’une œuvre à l’autre (plantation des décors, couleur unique pour chaque opéra, dépouillement) afin de créer visuellement un lien entre les trois, mais la réalisation n’emporte pas toujours l’adhésion, les volets les plus réussis étant Gianni Schicchi et, dans une moindre mesure, Il Tabarro.

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Il Tabarro : Marta Moretto (La Frugola) et Oksana Dyka (Giorgetta)
© Ian Patrick / Opéra national de Paris

Le premier volet, Il Tabarro, souffre d’un décor assez terne, entièrement traité dans les gris, avec une péniche posée en travers du plateau, comme en cale sèche, coincée entre trois murs lisses, une unique « ouverture » permettant au spectateur de voir et entendre les passants du quai. Malgré l’aspect peu séduisant du décor, l’ensemble secondé par une direction d’acteurs réussie suggère efficacement l’enfermement des protagonistes coincés malgré eux dans un espace réduit et ne respirant que lorsqu’ils sont enfin à quai. L’exécution musicale placée sous la direction de Philippe Jordan montre un chef d’orchestre attentif aux différents climats (très belle ouverture, la Seine au crépuscule précédant le second duo de Giorgetta et Luigi), veillant à laisser entendre les bruits du port, sensible à la dérision qui accompagne certains personnages (Frugola et son chat) mais laissant aussi s’épanouir le lyrisme du chant de Belleville de Giorgetta et de son premier duo avec Luigi. Le chef crée une grande tension dramatique (début du second duo de Giorgetta et Luigi), culminant avec les soupçons de Michele.

L’interprétation vocale est dans l’ensemble satisfaisante, bien qu’un peu terne. Sylvie Valayre dispose de réels talents d’actrice qui contribuent à rendre son interprétation convaincante, mais la voix sonne comme engorgée et est de plus régulièrement couverte par l’orchestre. Le bas medium et les graves sont assez faibles, souvent parlés. Juan Pons laisse poindre une certaine fatigue (le récit du désir de vengeance de Michele passe à peine l’orchestre, pourtant bien tenu par Philippe Jordan) mais réussit à camper un personnage digne dans ce qui n’est en réalité qu’un mélodrame. Marco Berti (Luigi), dispose d’une voix percutante manquant peut-être de raffinement dans les nuances, mais le rôle n’est finalement qu’esquissé et réduit à l’archétype du ténor amoureux. Marta Moretto (Frugola), beau mezzo aux aigus parfois tendus, incarne avec truculence un personnage tragi-comique et le reste de la distribution était parfaitement en place.

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Suor Angelica : Tamar Iveri (Suor Angelica)
© Ian Patrick / Opéra national de Paris

Si Il Tabarro paraissait terne, la mise en place de Suor Angelica était malheureusement parfois consternante de niaiserie avec un décor donnant entièrement dans le blanc et le bleu layette, le mur du fond ouvert sur une niche abritant une grande statue en plâtre de la Vierge à l’Enfant plus saint sulpicienne que nature et le sol occupé par une version gigantesque de cette statue écroulée face contre terre, suggérant peut-être ainsi la Chute, la Faute de Suor Angelica, mère dans le péché. Le dispositif gêne en outre les déplacements en rendant l’escalade de cette Vierge déchue quelque peu malaisée et contribuant finalement à rendre l’ensemble particulièrement statique et à créer une organisation spatiale quelque peu brouillonne. Dans ce volet, Philippe Jordan privilégie la transparence, un beau lyrisme, peut-être au détriment de la progression dramatique dont on retiendra pourtant l’introduction étouffante du duo entre Suor Angelica et la Zia Principessa. Dans le rôle titre, Tamar Iveri semble manquer de personnalité, l’actrice par ailleurs maladroite tombant à plus d’une reprise dans le piège d’un pathos de pacotille. Son beau soprano lyrique paraît dépassé par l’ampleur du rôle et ne propose qu’un chant précautionneux (« Senza Mamma » peu émouvant), malgré la délicatesse de l’accompagnement de l’orchestre. La mort de Suor Angelica, qui constitue pourtant le sommet dramatique de l’opéra manque ainsi de relief. Luciana d’Intino possède une voix opulente, bien timbrée et une autorité indéniable qui lui permettent d’esquisser une Zia Principessa effrayante de sécheresse et de brutalité. Barbara Morihien en abbesse n’appelle aucun reproche et le reste de la distribution, des petits rôles (parmi lesquels on distinguera Amel Brahim-Djelloul) aux chœurs est excellent.

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Gianni Schicchi
© Ian Patrick / Opéra national de Paris

Le troisième volet, Gianni Schicchi, était certainement le plus réussi des trois, le décor tendu de rouge passant du dépouillement à l’opulence digne d’une riche famille florentine. On peut seulement se demander pourquoi il était nécessaire de vêtir Schicchi comme un gentilhomme du trecento quand le reste de l’intrigue avait été manifestement transposé dans les années 1930... La direction d’acteurs, inspirée par un livret et une musique extraordinaires, est remarquable. Philippe Jordan réussit à traduire parfaitement le côté sarcastique et grinçant, mais aussi bouffon de l’opéra. Juan Pons est un Schicchi remarquable, jouant sur tous les registres, y compris celui d’un bref attendrissement envers sa fille (« O mio babbino caro »). Ekaterina Syurina et Saimir Pirgu ne sont pas en reste, la soprano russe réussissant un « O mio babbino caro », très attendu, irréprochable aux magnifiques piani. Le ténor à la voix lumineuse ne se réduit pas au rôle de l’amoureux de Lauretta mais suggère aussi très bien la rouerie héritée de sa famille. Tout le reste de la distribution repose sur la cohésion et l’ensemble, fondant les qualités, atténuant les défauts et masquant les insuffisances (notamment une Zita fâchée avec la justesse) et ce Gianni Schicchi constituait ainsi la conclusion étourdissante de ce Triptyque mené de main de maître par Philippe Jordan et l’Orchestre de l’Opéra en dépit d’une mise en scène peu inspirée et d’une distribution parfois inégale.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 16 octobre 2010
- Giacomo Puccini (1858-1924), Il Trittico, opéras en un acte
- Mise en scène : Luca Ronconi ; collaboration artistique, Ugo Tessitore ; décors, Margherita Palli ; costumes, Silvia Aymonio ; lumières, Gianni Mantovani
- Il Tabarro, livret de Giuseppe Adami d’après la Houppelande de Didier Gold
- Michel, Juan Pons ; Luigi, Marco Berti ; il Tinca, Eric Huchet ; il Talpa, Mario Luperi ; Giorgetta, Sylvie Valayre ; la Frugola, Marta Moretto ; le vendeur de chansons, Hyung-Jong Roh ; une amante, une voix, Anne-Sophie Ducret ; un amant, une voix, Gregorz Staskiewicz
- Suor Angelica, livret de Giovacchino Forzano
- Suor Angelica, Tamar Iveri ; la Zia Principessa, Luciana d’Intino ; l’abbesse, Barbara Morihien ; la sœur zélatrice, Louise Callinan ; la maîtresse des nocives, Marie-Thérèse Keller ; sœur Geneviève, Amel Brahim-Djelloul ; sœur Osmine, Claudia Galli ; sœur Dolcina, Olivia Doray ; première et seconde quêteuse, Zoe Nicolaidou et Carol García ; sœur infirmière, Cornelia Oncioiu ; première et seconde converse, Anne-Sophie Ducret et Marina Haller
- Gianni Schicchi, livret de Giovacchino Forzano
- Gianni Schicchi, Juan Pons ; Lauretta, Ekaterina Suyrina ; Zita, Marta Moretto ; Rinuccio, Saimir Pirgu ; Gherardo, Eric Huchet ; Nella, Barbara Morihien ; Betto, Alain Vernhes ; Simone, Mario Luperi ; Marco, Roberto Accurso ; la Ciesca, Marie-Thérèse Keller ; Maestro Spinelloccio, Yuri Kissin ; Amantio di Nicolao, Christian Helmer ; Pinellino, Ugo Rabec ; Guccio, Alexandre Duhamel
- Chœurs de l’Opéra national de Paris, maîtrise des Hauts-de-Seine et chœurs d’enfants de l’Opéra national de Paris, chef des chœurs Alessandro di Stefano
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Philippe Jordan, direction






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