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Enrico Baiano dans Domenico Scarlatti : le poète parle

samedi 13 novembre 2010 par Philippe Houbert
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Enrico Baiano
DR

Enrico Baiano est l’un des meilleurs clavecinistes qui se puissent trouver aujourd’hui, mais qui le sait ? Sans doute le public qui remplissait l’église des Billettes en ce vendredi soir automnal, église malheureusement de plus en plus entourée d’activités diverses et variées qui rendront un jour quasi impossible l’écoute de la musique dans des conditions satisfaisantes.

Enrico Baiano est un immense claveciniste, mais il est avant tout musicien jusqu’au bout des ongles. Plutôt que de nous proposer un Domenico Scarlatti virtuose, une sélection de sonates mettant en évidence la vélocité, c’est un bouquet aux couleurs de la saison qui nous fut offert avec deux principes de construction programmatique : d’une part, des binômes de sonates dans la même tonalité mais alternant tempi plutôt modéré et vif, d’autre part, une majorité (onze sur quinze) d’œuvres aux tonalités mineures.

En cette soirée, Enrico Baiano touchait un grand clavecin napolitain, dit « Tiorbino », attribué à Gasparre Sabbatino (c. 1710). Cet instrument possède deux jeux de huit pieds en cordes de laiton sur le clavier du bas, et un jeu de huit pieds en cordes de boyau sur le clavier du haut, le pincement de ces dernières cordes s’effectuant très près du sillet, offrant ainsi un timbre nasal.

Le récital débutait par la sonate en la mineur k.217 à l’ouverture exceptionnellement ornée, où la sonorité très spécifique de l’instrument mit immédiatement le public sous le charme. La qualité du chant déployé, avec ses infimes retards, donna d’emblée le sentiment que nous allions passer une soirée d’exception. En parfait contraste avec la précédente, la sonate k.175, dans la même tonalité de la mineur, est une étude pour les acciacature (ornement consistant, au sein d’un passage arpégé, à faire précéder la note centrale ou terminale d’une appoggiature brève placée un demi-ton au-dessous) avec des clusters assez stupéfiants allant jusqu’à dix notes, donnant à certains passages de la sonate un caractère féroce.
Après ce premier diptyque en la mineur, en suivait un en si mineur avec les sonates k.87 et 227. La première, andante, est l’une des sonates de Scarlatti que les pianistes ont le plus investie. Quiconque n’a pas entendu l’enregistrement de Dubravka Tomsic ne sait pas ce qu’une transcription de génie peut être. Ici, Enrico Baiano évite tout sentimentalisme. Le naturel du phrasé est confondant, le sentiment de tristesse en général associé à cette pièce à quatre voix acquérant une sérénité qui trouvera son parfait complément dans l’allegro suivant. La sonate k.227 est une des sonates les plus surprenantes quant à la forme, avec ses deux parties très différentes, la première à 2/4, au tempo encore assez modéré, mais allant jusqu’au fa dièse mineur, la seconde à 3/8 revenant à un caractère hispanisant.

Troisième couple, celui-ci en sol mineur et sol majeur, les sonates K.546 où Enrico Baiano nous emmène dans une rêverie cantabile quasi schumanienne, et k.547, magnifique toccata avec de nombreux effets de jeu luthé, toute en ruptures de tons et de rythmes.
En conclusion de cette première partie, Baiano nous offrait un diptyque en ré mineur. Sommet poétique d’une soirée déjà bien pourvue en ce domaine, la sonate k.516 débute comme une succession de feuilles tombant sur un étang. Le rythme lancinant d’un développement dont les modulations nous conduisent vers des tonalités lointaines, comme un derviche tourneur dont les mouvements seraient sans cesse retardés, se trouve brusquement rompu par l’enchaînement avec la sonate k.517, prestissimo fou qui vient nous sortir d’un si beau rêve.

La seconde partie débutait avec deux oeuvres en fa mineur. La sonate k.69 est une déploration à l’écriture savante dont Baiano fit une sorte de sœur de la k.87, y créant une atmosphère douce-amère que l’on retrouve dans le dernier volet de la « Trilogie de la villégiature » de Goldoni. En total contraste, mais tout aussi géniale, la sonate k.184 qui, après une ouverture hésitante, donne à entendre une Espagne en miniature, avec danses brusquement interrompues, claquements de mains ou de talons, jeu de castagnettes.

Exception à la règle établie pour cette soirée, la sonate en la mineur k.109 se retrouvait isolée. Rien de fortuit dans ce choix puisqu’il s’agit du seul adagio parmi les 555 sonates de Domenico. Baiano en donna une version bouleversante, avec ce chant d’oiseau cherchant sa compagne, rendant toute version pianistique (même Christian Zacharias) sans grand intérêt.
Le couple suivant en si bémol majeur – k.248 et 249 – était sans doute le plus hispanisant du programme proposé par Enrico Baiano, avec les petites fusées de la première, ses références à la guitare, son développement en notes répétées créant comme un effet de brouillage, et ses accords ostinato ; la seconde enchaînant immédiatement, avec ses rythmes espagnols très marqués, mais aussi de longs ponts modulants nous emmenant très loin dans la rêverie.

Dernier diptyque du programme, en sol mineur et majeur. L’Andante k.416 est une toccata dont les phrases se trouvent interrompues, Enrico Baiano accentuant l’hésitation avec laquelle chaque nouveau départ s’opère. La pièce finale, sonate k.124, faite pour conclure un récital, offre un véritable déferlement d’arpèges encadrant un thème espagnol soutenu par des accords obstinés.

Après quelques remerciements (on se demande qui devait remercier qui) adressés au public, Enrico Baiano nous rappela que, si Domenico Scarlatti était un immense virtuose du clavier, il était aussi sopraniste, d’où l’omniprésence du chant dans son œuvre. En premier bis, Baiano donna la sonate en la majeur k.208 (« l’une des plus belles pièces du XVIIIème siècle », nous confia t-il), chant pré-mozartien modulant à n’en plus finir, formidablement adapté à la sonorité très spécifique et envoûtante du clavecin Tiorbino. En ultime au revoir, Enrico Baiano nous redonna la sonate en ré mineur k.517 qui avait conclu la première partie d’un récital de clavecin hors pair.

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- Paris
- Eglise des Billettes
- 05 novembre 2010
- Domenico Scarlatti (1685 – 1757), Sonates
- Enrico Baiano, clavecin « Tiorbino » attribué à Gasparre Sabbatino (c.1710)





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