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Complices mais inégaux

samedi 9 août 2008 par Théo Bélaud
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C’est une success story à la française comme on les aime, une, sinon la plus douée de nos jeunes violoncellistes, qui trouve un vrai partenaire permanent se trouvant être aussi sa moitié à la ville - Pascal Amoyel. Le couple a signé nombre de disques originaux et remarquables (tout particulièrement ceux consacrés à Bloch, Strauss et Reger, et à Olivier Greif), et a laissé d’innombrables beaux souvenirs de récitals tout aussi originaux. On se faisait une joie de les retrouver dans le cadre agréable de l’Orangerie de Sceaux, haut lieu chambriste de l’été francilien, dans un programme relativement original qui plus est.

Celui-ci n’a pas tenu toutes ses promesses, la Sonate n°2 de Beethoven ouvrant le récital s’en faisant un représentatif résumé. La longue et parfois déroutante introduction faisait assez immanquablement dresser l’oreille grâce à la densité lyrique du violoncelle de Bertrand, le dialogue avec Amoyel se montrant assez convaincant malgré une certaine instabilité rythmique, pas nécessairement contre-indiquée ici. Mais sitôt l’allegro entamé, un déséquilibre paradoxal se faisait sentir. L’écoute mutuelle n’était pas des plus satisfaisantes, le piano ne ménageant pas assez d’espaces d’expression au violoncelle, et dans le même temps Amoyel laissant percevoir qu’il n’était pas dans son meilleur jour. Tenue métrique incertaine, attaques assez aléatoires. Rien de scandaleux, et l’on pouvait encore alors maintenir son attention sur la générosité de l’emphase de Bertrand, soutenue par un registre grave d’une chaleur rare. Mais le finale s’avérait lui pianistiquement indéfendable, Amoyel savonnant ses phrases à tout va et noyant le discours général sans que l’on puisse l’oublier au profit de sa partenaire.

La Lugubre Gondole de Liszt, incontestablement engagée, avait pour elle chez chacun des deux des qualités certaines de poids donné à chaque note, magnifiant d’une certaine manière le chromatisme effréné de la pièce, notamment dans sa dernière section. Mais on pouvait aussi regretter le caractère univoque de cette exécution, ne laissant guère d’intimité et de lyrisme spontané affleurer, ce qui est pourtant possible. Du solide, mais figé dans une religiosité un peu monolithique. Bertrand et Amoyel avaient ajouté cette pièce au programme annoncé pour mieux assurer la transition entre Beethoven et De Falla, argument ne tenant pas compte du caractère assez étrange de la transition entre... Liszt et De Falla ! Ce qui n’est pas bien grave. De Falla, justement, dans les cinq transcriptions de Maurice Maréchal des Sept Chansons Populaires Espagnoles, faisait respirer un peu plus librement et sans trop de difficulté techniques le couple. On retiendra notamment le chant diaphane très pur de Bertrand dans Asturiana, sans doute la pièce la plus intéressante et touchante du cycle. Sans qu’Amoyel ne retrouve ses moyens techniques, la célèbre danse du feu de L’Amour Sorcier évitait cependant le dérapage et parvenait à l’objectif de son ajout en fin de première partie : faire monter les applaudissements en volume... On regrettera cependant qu’à un certain nombre d’endroits, Bertrand ait donné l’impression de moins maîtriser la pureté de son registre aigu que celui de son grave.

Le plat de résistance (difficile de faire mieux dans le roboratif, en théorie du moins), était la Sonate en la mineur de Grieg, oeuvre techniquement et expressivement chargée, qui appelle la plus grande autorité pour ne pas être noyée avant de parvenir aux oreilles des auditeurs. On s’en doutait, mission à moitié accomplie pour le couple, qui faisait montre d’une présence certaine, mais avec toujours le même problème d’équilibre tant formel qu’instrumentalement qualitatif. Dès le difficile exposé, le pianiste avait bien du mal à clarifier sur un véritable pianissimo ses triolets, et la mesure tanguait à partir de là dangereusement. Dans ces conditions, il était bien délicat d’organiser les volubiles indications de Grieg, par exemple dans le premier développement où en très exactement cent mesures le compositeur demande ritardando... a tempo, molto piu mosso, morendo, molto piu tranquillo, poco animato, poco a poco crescendo e stretto, poco ritardando... a tempo, et le reste plus ou moins à l’avenant. La volubilité parfois envahissante de certains passages au piano ne s’en trouvait guère plus habitée : semblant écrasé de fatigue, Amoyel peinait à mener chacune des grandes montées arpégées jusqu’à son terme de façon audible (mesures 362-387 par exemple). De surcroît, s’il se révélait toujours expressivement engagé et intelligent, le violoncelle de Bertrand perdait en puissance au fur et à mesure que l’œuvre avançait. De beaux passages étaient ménagés dans le second mouvement, joué de façon droite et sans épanchement (l’exposé notamment), tandis que l’épisode pesante, fortissimo pâtissait lui de l’instabilité rythmique et sonore du piano, le retour au tempo initial réservant de curieux décalages. Le petit frère du finale du Concerto pour piano qu’est celui de cette sonate n’était certes pas pour laisser respirer un Amoyel que l’on supposait gêné par un air du temps fort pesant, amplifié par les grandes verrières de l’Orangerie. En tous cas, ce n’était certainement pas son jour pour jouer staccato e leggiero, pianissimo les passages concernés...

Beaucoup de bonne volonté et de sincérité de propos auraient pu rendre ce récital néanmoins sympathique si l’on ne nous avait infligé les plus pénibles et démagogiques des rappels - une malédiction des récitals de violoncelle cette année. Le premier ne sera pas nommé par politesse à l’égard du compositeur - mais si, vous avez deviné - et le second est passé un peu plus près de l’acceptable : la première des Alt-Wiener Tanzweisen de Kreisler, Liebsfreud. La seconde, Liebesleid, est tellement plus belle... Mais enfin le public était ravi, naturellement. Il n’empêche, il ne faudrait tout de même pas que ce beau couple moderne tourne systématiquement au matriarcat - dans ses apparitions publiques, s’entend.

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- Sceaux
- Orangerie
- 2 Août 2008

- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur, Op.5 n°2 ; Franz Liszt (1811-1886) : Lugubre Gondole ; Manuel De Falla (1876-1946) : Siete Canciones Populares Españoles (transcription de Maurice Maréchal) ; Danza Ritual del Fuego, extrait de El Amor Brujo (transcription de Gregor Piatigorski ; Edward Grieg (1843-1907) : Sonate pour violoncelle et piano en la mineur Op.36.

- Emmanuelle Bertrand, violoncelle
- Pascal Amoyel, piano.





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