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Emmanuel Chabrier, le baume anti-crise

lundi 4 mai 2009 par Philippe Houbert
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Crédit Elisabeth Carecchio

Ce Roi malgré lui donné à l’Opéra-comique nous plonge dans une cascade de questions.
Pourquoi ce chef d’œuvre n’a-t-il plus été donné à Paris depuis 59 ans ? Pourquoi n’existe-t-il aucune version discographique disponible ? N’était-ce pas l’occasion de republier la version Erato ? Pourquoi une série de 5 représentations seulement ?
Mais foin des questions et essayons de partager le bonheur, presque parfait, d’une soirée.

Exercice plutôt difficile car d’une part, nous devons avouer n’avoir aucune référence par rapport à l’œuvre (aucune écoute, aucune lecture préalable du livret), d’autre part, nous nous trouvons devant une œuvre d’une richesse telle que chaque air, duo, ensemble, mériterait une analyse spécifique.

L’œuvre a la guigne depuis sa création. Après trois représentations, la salle Favart subit, le 25 mai 1887, un très grave incendie (84 morts) et la carrière du Roi malgré lui s’en trouve stoppée. Une reprise quelques mois plus tard au Théâtre-Lyrique, puis à Toulouse et dans quelques villes allemandes, puis, plus rien. Une version remaniée en est donnée à l’Opéra-comique en 1929, reprise régulièrement jusqu’en 1950, et ce sera tout pour les représentations parisiennes.

On a beaucoup accusé le livret, futile à souhait et auquel les spectateurs ne pourraient s’identifier. Peut être … D’ailleurs, Chabrier lui-même semblait ne se faire que peu d’illusions puisqu’il parlait d’ « une bouillabaisse de Najac et Burani (les deux auteurs), que fait cuire Richepin (appelé à la rescousse pour sauver ce qui pouvait l’être) et dans laquelle je colle des épices. ». En fait, le livret n’est pas plus idiot que dans bon nombre d’opéras, mais il fait rire. Etre bête et dramatique, passe encore, mais incompréhensible et rigolo, ça n’est pas admissible.
En dépit de l’excellente adaptation faite par la dramaturge Agathe Mélinand pour cette série de représentations, le spectateur est assez vite impuissant à deviner qui, parmi les protagonistes, est au courant de quoi à tel ou tel moment de l’intrigue.

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Crédit Elisabeth Carecchio

Pour résumer à très haute altitude, disons que l’histoire met en scène le duc d’Anjou, futur Henri III, élu roi de Pologne contre son gré. Mécontent des polonais et se languissant de Paris, il ne rêve que d’une chose : échapper à son trône. Cela va même le conduire à adhérer à une conspiration fomentée contre lui et à se faire remplacer par le fidèle Nangis. Vous y mêlez deux histoires d’amour : l’une entre Nangis et Minka, une esclave du « méchant » Grand Palatin Laski, l’autre entre Henri, duc d’Anjou, et Alexina, femme de son propre chambellan Fritelli, et vous ne serez pas loin de la « bouillabaisse » annoncée par Chabrier.

Pour sa mise en scène, Laurent Pelly a pris une option qui, semble t-il, aurait beaucoup plu au compositeur. Durant l’ouverture, le rideau se lève et laisse apparaître une cage de scène vide. Trois régisseurs entrent pour les répétitions et découvrent avec stupeur que le public est déjà là. Vite, vite, il faut se dépêcher de tout mettre en place pour sauver la représentation. Toute la mise en scène repose sur ce décalage entre l’œuvre telle qu’elle devrait être donnée dans sa perfection, et ce qu’on peut en sauver à coups d’astuces et d’artifices. C’est follement drôle, remarquablement efficace et bien dans l’esprit de l’œuvre.

C’est sans doute dans le finale du deuxième acte, où la conspiration se noue au travers de serments très sentencieux, que cette volonté de décalage atteint les degrés de drôlerie les plus élevés, avec ce Laski obligé d’aller chercher un tabouret dans les coulisses pour dominer physiquement ses troupes et ainsi apparaître le « grand méchant » qu’il est supposé être, mais ce temps perdu le fait agir à contre-temps permanent par rapport à son groupe de conspirateurs.
De même, avec l’âme du faux roi (Nangis) qui traverse la scène dans les cintres et qui, évidemment (faute de répétitions supplémentaires) se prend un décor en pleine figure, ce qui la fait passer de la station debout à une attitude de gisant au moment où le chœur, en bas, rappelle les termes du serment « Par l’Evangile et Notre-Dame ».

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Crédit Elisabeth Carecchio

La partition est à cette aune de décalages, de fantasque, de volte-faces.
Que retenir, sans entrer dans tous les détails ?
Dès les premières notes du prélude du premier acte, on est surpris par ces harmonies étranges dont Ravel dit lui-même qu’elles lui indiquèrent la voie de la musique qu’il devait composer.
La scène initiale des courtisans français est vive, fougueuse, quasi-berliozienne. La romance de Minka est une merveille de l’opéra français, avec son accompagnement de hautbois. L’entrée d’Henri, sur une sorte de consort de violes, est troublante par son ardeur intime en regard d’un personnage assez futile. Le finale de ce premier acte alterne lyrisme (Minka), ardeur (Henri, Alexina), drôlerie (Fritelli, Nangis) et requiert une précision tout à fait redoutable.

Mais c’est le deuxième acte qui l’emporte, tout d’abord avec la fête polonaise (qui figure dans toute bonne anthologie orchestrale dédiée à Chabrier) où l’on ne joue ni polonaise, ni mazurka, mais une valse bien anachronique. Plus tard, Henri et Alexina se rappelleront leurs amours vénitiennes dans un superbe duo où certaine barcarolle semble faire un clin d’œil à Offenbach et Hoffmann. Et que dire de l’irrésistible « chanson française » du signor Fritelli ou du duo capiteux entre Minka et Nangis (quel merveilleux accompagnement aux cordes !), vibrant hymne à l’amour trop tôt interrompu par le retour à la farce, mais qui laisse imaginer ce qu’eût été le grand opéra « wagnérien » dont Chabrier rêva toujours. Nous avons déjà évoqué le finale et sa mise en scène décalée mais Chabrier y a évidemment sa belle part, avec une fugue délirante que le Berlioz de Béatrice et Bénédict n’eût pas renié.
Que reste t-il pour le court troisième acte ? Un stupéfiant entracte qui, en quelques mesures, nous fait passer de Tristan à España, puis à Pelléas ; une belle scène chorale, elle aussi immortalisée au concert sous le nom de Danse slave ; le summum étant atteint dans le duo Minka-Alexina, d’un érotisme sonore torride.

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Crédit Elisabeth Carecchio

La variété kaléidoscopique de cette partition et l’efficacité de la mise en scène nous auront fait oublier les quelques réserves à émettre quant à l’interprétation.
Sur le plan vocal, ce que nous avons entendu est apparu très homogène, sans très grande voix, mais sans lacune fâcheuse non plus. Pris par la mise en scène et par le jeu que leur demande Laurent Pelly, les chanteurs montrent une grande fougue, pas toujours aussi bien domestiquée qu’on pourrait le souhaiter, mais l’ensemble se situe à un très bon niveau.

Magali Léger, par son physique et son abattage, remporte un beau succès mais on peut lui préférer l’ardente Alexina de Sophie Marin-Degor. L’aigu de Jean-Sébastien Bou a un peu souffert dans le serment du finale du II, mais sa prestation générale est mieux qu’honorable. Franck Leguérinel campe un très comique Fritelli, et Gordon Gietz et Nabil Suliman de bons Nangis et Laski.

Si nous sortons de cette écoute avec la forte intuition que tout cela pourrait être un peu mieux chanté, le doute se meut en certitude pour ce qui est de l’orchestre et de la direction. Le programme indique que ces instrumentistes appartenaient à l’Orchestre de Paris. Même après quelques concerts calamiteux de ces deux dernières années, on n’ose le croire. Quant au chef, William Lacey, nous ne le connaissions pas et ne le regrettons pas. Il est déjà oublié.
Ces petites « gentillesses » pour insister sur le fait que, en dépit de ces faiblesses insignes, Le Roi malgré lui et son immense compositeur nous sont devenus encore plus chers.
Une très belle soirée dont il faut féliciter l’Opéra-comique.

Magali Léger sera présente au douzième festival Musique et nature en Bauges qui se déroulera du 17 juillet au 22 août 2010.

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- Paris
– Opéra-Comique
– 27 avril 2009
- Emmanuel Chabrier (1841-1894), « Le Roi malgré lui »
- Mise en scène et costumes, Laurent Pelly ; Dramaturgie et remise en forme du livret, Agathe Mélinand ; Décors, Bernard Legoux ; Lumières, Joël Adam ; Collaborateur aux mouvements, Lionel Hoche ; Collaboratrice aux costumes, Donate Marchand ; Assistante musicale, Claire Levacher ; Assistante à la mise en scène, Diane Chèvre-Clément ; Pianiste accompagnateur, Nathalie Dang
- Henri de Valois, duc d’Anjou, roi de Pologne, Jean-Sébastien Bou ; Minka, Magali Léger ; Le duc de Fritelli, Franck Leguérinel ; Alexina, Sophie Marin-Degor ; Le comte de Nangis, Gordon Gietz ; Laski, grand-palatin, Nabil Suliman ; Basile et Liancourt, Didier Roussel ; Elbeuf, Brian Bruce ; Maugiron, Paolo Stupenengo ; Le comte de Caylus, Jean-François Gay ; Le marquis de Villequier, Grégoire Guérin ; Un soldat, Jacques Gomez ; Comédiens, Olivier Sterlazza, Bruno Andrieux, Jean-Benoît Terral
- Choeurs de l’Opéra de Lyon. Chef des chœurs, Alan Woodbridge
- Orchestre de Paris
- William Lacey, direction






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