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Elisso impératrice

mardi 27 octobre 2009 par Théo Bélaud
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Elisso Virssaladze
DR

La pianiste majeure de notre temps, la plus importante depuis Maria Grinberg et Annie Fischer, voilà ce qu’est Elisso Virsaladze. La plupart des grands amoureux transis du piano en conviennent d’évidence. L’avantage de l’anarchie des valeurs qui prédomine dans le circuit international est que, parfois, un artiste de ce calibre peut se produire deux fois en une journée, dans des lieux relativement modestes, sans même qu’il ne soit trop difficile d’espérer gagner son coin de fauteuil. Surtout dans un pays aussi sympathiquement désorganisé que la Belgique où, de toute façon, quand c’est complet comme ce fut deux fois le cas dans les studios de Flagey, on ajoute des chaises ! Bref : en cette occasion, un éphémère changement de capitale s’imposait.

Histoire de préciser le cadre d’écoute dans lequel nos oreilles se sont faites bruxelloises, parlons un peu d’Elisso... en général. Comme sans doute une majorité de ses admirateurs, nous l’appelons Elisso. Pas seulement parce que son nom change d’orthographe d’un pays à l’autre, ou parce que c’est par cette familiarité qu’on la présente sur la plupart de ses enregistrements (il semble d’ailleurs que ce dernier élément soit plutôt venu reconnaître un fait accompli). Mais parce que, sans doute, plus ou moins spontanément, le vrai passionné de piano (et comprenez bien : de la musique pour piano) fait de ce prénom une quasi métonymie de l’art du piano, rêvé, idéalisé, désiré. S’y ajoute, certes, une dimension d’intimité liée au fait que la vénération vouée à Virsaladze est une des choses parmi les trop peu partagées du monde musical, et qui rend sa perception immédiate plus humaine que celle que l’on a pu avoir, au hasard, d’un Richter. Et c’est ainsi que, comme le jazz a eu son Miles, le piano classique a son Elisso. Peu importe son déficit (et son refus) de popularité. La postérité, forcément, validera la comparaison. Ne serait-ce que (référence à femme de haute distinction s’impose) parce que les modes passent, mais pas les (grands) styles. Et que quand en art s’épuisent les épiphénomènes triviaux, on revient toujours aux nobles lignages. Neuhaus et Zak, Richter et Oborin, Egorov, Lupu et Virsaladze : la plus artistiquement et moralement immaculée des histoires, tant pour ses accomplissements à thésauriser que pour ses transmissions. C’est ce grand ordre qu’Elisso perpétue toujours dans sa classe du Conservatoire de Moscou, pour nous laisser quelques raisons d’espérer- on vous en reparlera très vite, de cette classe et des dites raisons.

Voilà pour le personnage. Ce qu’il nous a déjà légué est monumental, l’image qui s’en est fixée est une icône autant qu’une synthèse. Une icône parce qu’en multiples matières Elisso représente une sorte de perfection, et parce que si peu de musiciens sont parvenus à cet état de choses qui leur donne une stature d’absolue cohérence. Une synthèse car Elisso est peut-être la seule pianiste en activité qui réconcilie presque toujours les deux éléments premiers de son art : l’autorité de la tête d’un côté (ou la conduite du discours musical), le contrôle global de l’harmonie de l’autre (ou la consistance du discours musical). Dans son jeu, oppositions ou dilemmes entre verticalité et horizontalité, entre maîtrise intellectuelle et maîtrise du son, n’existent pas. C’est peut-être, au fond, exactement cela que signifie « jouer le texte »... et rien d’autre. La réconciliation ultime que représente Virsaladze ne serait-elle pas celle de l’effacement face au compositeur et du piano total ? Chez les cinq compositeurs avec qui tout ce qu’elle a touché s’est transformé en or (Mozart, Schubert, Schumann par-dessus tout, Liszt, Prokofiev), nul n’a jamais à ce point fondu en une même nécessité la rectitude architecturale et les propriétés physiques du son qui la rendent possible. Dans Beethoven et Chostakovitch, compositeurs dont elle n’a enregistré que de la musique de chambre pour l’un, et les seuls préludes pour l’autre, le degré d’attente le disputait donc à la curiosité.

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Aviv String Quartet DR

Et au point de vue de la rectitude, le concert du midi proposait une forme de nec plus ultra comme on croit n’en connaître que fantasmé- la remarque vaut autant pour le caractère glaçant de l’entame du Quintette en sol mineur de Chostakovitch. Le moyen d’y parvenir est une absence totale de concession à l’individualisation des phrases comme des notes, du moins dans le premier mouvement, qui ne scinde pas l’introduction et le thème élégiaque en éléments antagonistes et magnifie la dimension organique de la forme. Virsaladze a du reste le piano assez extraordinairement solide pour que sa science de l’égalité des notes dans les gammes mozartiennes s’applique tout autant dans les fortissimo non legato (mais jamais accentués, c’est là le miracle). Un miracle permanent dans les trois mouvements populaires, entièrement conduits (ce qui ne signifie pas, dans le grand art chambriste russe, dynamiquement dominé) par le piano. Avec un allegretto final d’une évidence discursive... mozartienne. Dans les grandes ruines intermédiaires, on aura spécialement profité d’un Aviv String Quartet presque à hauteur de son partenaire, ce qui revient à en faire, au moins pour une grosse demi-heure, un quatuor d’exception. Dans cette prestation d’un engagement vertigineux se distinguait légèrement, mais avec grande constance, l’alto de Shuli Waterman, que l’on imagine très volontiers que comme un futur Yuri Bashmet aux côtés d’Elisso et de Natalia Gutman...

Bashmet, justement, jouait ce soir là en compagnie du Philharmonique de Tallin, sous la direction du fantasque Andres Mustonen. Von Winde Bewein, le concerto de Giya Kantcheli, n’est sans doute pas l’œuvre idéale pour profiter de cet autre légende vivante de son instrument. Si les idées de départ, courageuses et fort intelligibles tant pour le soliste que pour l’orchestre, captent aisément l’attention, la pièce souffre d’une sorte d’entropie répétitive, et la dilution du temps qui en résulte, même à coups de contrastes de climats extrêmes, ne débouche sur aucune révélation particulière. La direction de Mustonen non plus, par ailleurs : vive et imaginative, mais cédant un peu facilement au prosaïsme des effets, elle rappelle curieusement Ivan Fischer dans la même Symphonie n°8 de Beethoven. Insuffisant, assurément, pour garantir la continuité de la symphonie, d’autant que la phalange (en formation quasi chambriste) lituanienne n’est pas le Concertgebouw ! Cet orchestre fait du reste une impression sympathique par sa jeunesse et l’engagement de ses cordes, qui jouent encore assez dans la tradition soviétique, aux phrasés spontanément clairs et droits. Mais les individualités paraissent trop fragiles et les sonorités d’harmonie trop hétérogènes pour tenir la distance.

Tout cela ne pouvait garantir à Elisso Virsaladze un partenariat du même niveau que le Quatuor Aviv quelques heures plus tôt. On mentirait donc en prétendant avoir entendu, parce que c’était elle, un Empereur inoubliable. Son exécution n’en est pas moins bien plus tenue que la norme du circuit, et ce en donnant d’un bout à l’autre l’impression d’une énorme marge de sécurité technique et intellectuelle. L’orchestre réduit à quarante musiciens paraît du reste bien petit pour le cadre sonore qu’impose Elisso, presque en n’ayant pas l’air d’y toucher d’ailleurs (et sans une once de dureté, cela va sans dire). Manifestement moins concernée que pour le quintette - parce que cette fois, il n’y avait pas à égaler Richter ? - la grande prêtresse assure son office en toute décontraction, et avec une bienveillance amusée pour les dérapages parfois très peu contrôlés de l’orchestre... Qu’importe : il faudra repasser pour entendre un Beethoven intégralement grand par Elisso, mais la leçon de piano a eu lieu quand même. Pour la grandeur sans limites, l’humanité derrière le granitisme, et autres frissons qui donnent le sens profond de la musique, l’on aura eu le quintette.

Et sinon, du côté des grandes institutions parisiennes, y a-t-il quelqu’un pour dire avec Patrick de Clerck et le Klara Festival que la reine du piano, c’est elle ?

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- Bruxelles.
- Flagey.
- 8 septembre 2009.
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Quintette avec piano en sol mineur op. 57.
- Aviv String Quartet : Sergey Ostrovsky, 1er violon ; Evgenia Epshtein, 2nd violon : Shuli Waterman, alto ; Rachel Mercer, violoncelle.
- Elisso Virsaladze, piano.

- Ludwig Van Beethoven : Concerto n°5 en mi bémol majeur op 73 (a) ; Symphonie n°8 en fa majeur op. 93
- Giya Kantcheli (né en 1932) : Von Winde Bewein, concerto pour alto
- Orchestre Philharmonique de Tallin.
- Elisso Virsaladze, piano (a).
- Yuri Bashmet, alto (b).
- Andres Mustonen, direction.






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