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Eliane Reyes : une large palette de reflets dans l’eau

mercredi 1er juin 2011 par Anna Svenbro
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Eliane Reyes
DR

La Saison Blüthner 2010-2011 s’est clôturée avec Eliane Reyes, dans un récital consacré au rapport entretenu par divers compositeurs à l’élément aquatique. On a pu également entendre la version révisée de la Sonate n°2 op. 105 de Nicolas Bacri. La cohérence du programme « au fil de l’eau » ne doit pas néanmoins masquer la variété des lectures qu’a pu donner la pianiste belge des pièces qu’elle a interprétées.

L’orientation du programme autour d’une thématique aquatique pourrait de prime abord rebuter l’auditeur : n’aurions-nous pas affaire à un programme de carte postale, composé d’une série de passages obligés, peuplé exclusivement de musique française du tournant des XIXe et XXe siècles, où l’interprète va s’ingénier à montrer à quel point il ou elle sait bien faire sortir les Naïades hors de leur tombeau et faire scintiller la musique hexagonale ? Rien de tout cela chez Eliane Reyes : s’il y a une thématique au programme du récital, c’est pour placer celui-ci sous le signe de l’homogénéité et de l’ambition, non seulement au niveau de l’exécution qu’à celui des pièces présentées. Le programme, innocent en apparence du fait de sa thématique aquatique, couvre un large spectre du répertoire pianistique et de ses problématiques. Or, l’homogénéité du programme contraste avec la variété, voire l’hétérogénéité de l’attitude de la pianiste face aux œuvres qu’elle joue.

C’est avec Ravel qu’Eliane Reyes débute son récital, mais pas forcément où on attendrait qu’un récital « au fil de l’eau » nous mène en premier. En effet, le Menuet sur le nom de Haydn est davantage une courte danse ludique, « confectionnée » par Ravel à la demande de Jules Ecorcheville, qu’une pièce ancrée dans un quelconque univers aquatique. La pièce est inattendue dans le programme, mais la pianiste en joue, et s’en tire avec brio, ciselant l’exécution de cette pièce à la simplicité tout à fait trompeuse.

Le deuxième cahier des Images de Debussy est tout à fait captivant sous les doigts d’Eliane Reyes. La pianiste saisit parfaitement l’esprit debussyste, et montre un respect tout à fait scrupuleux du texte et des indications. Cloches à travers les feuilles nous charme par sa lenteur élégiaque. Et la lune descend sur le temple qui fut est une merveille de sérénité, de jeu subtil sur la couleur : rien de trop, et l’auditeur est ravi, d’entendre la « douceur sans rigueur » rendue aussi précisément. Les Poissons d’Or sont quant à eux d’une vivacité et d’une franchise réjouissantes. On pourrait craindre d’y perdre un peu de subtilité, mais c’est tout le contraire : la complexité de l’écriture debussyste est parfaitement cernée par la pianiste.

Avant qu’Eliane Reyes n’interprète la Deuxième sonate pour piano de Nicolas Bacri, c’est le compositeur en personne qui vient présenter la version révisée, définitive, de son œuvre au public (version dont Eliane Reyes est la créatrice). Présentation fort pédagogique et appréciée du public, accompagnée de courts exemples musicaux joués par Eliane Reyes elle-même. L’héritage lisztien parcourt cette œuvre d’un seul tenant, tour à tour flamboyante et torturée. Eliane Reyes sert magnifiquement cette œuvre grâce à son sens des contrastes, et sa capacité à ne jamais perdre de vue, malgré tout, la cohérence du matériau thématique de cette œuvre, et le classicisme sans concessions du travail du compositeur sur la forme sonate et les deux thèmes dont tout découle en fin de compte.

Pour ouvrir la seconde partie de son récital, la pianiste choisit d’interpréter En la playa d’Albeniz. On est frappé par la subtilité de son jeu, qui va tout à fait à l’encontre des tentations folklorisantes que peut parfois engendrer cette pièce. Rien de tout cela dans le jeu d’Eliane Reyes, pas la moindre faute de goût. Ici, tout est serein et empreint de délicatesse, sans pour autant verser dans la mélancolie douce mais complaisante. Les divers climats de la pièce sont très finement restitués, et les plans sonores sont très bien mis en valeur.

Même si la filiation entre les deux compositeurs est de prime abord évidente, passer d’Albeniz à Liszt transcripteur de Schubert relève de l’exercice acrobatique, et hélas, cette acrobatie est très loin d’être une réussite totale. On n’insistera jamais assez sur les écueils propres à la transcription lisztienne : elle ne peut en aucun cas être réduite à une adaptation ou à une réduction pour piano, Liszt se réappropriant au contraire le matériau thématique de l’œuvre originale pour y déployer ses propres stratégies compositionnelles et établir son propre langage musical. Même si Liszt transcripteur est un Liszt virtuose, ses transcriptions ne sauraient donc être réduites à leur dimension technique comme on l’a trop souvent fait. Or, Eliane Reyes aborde bille en tête Auf dem Wasser zu singen, se précipite sur la partition et passe complètement à côté de la délicate mélancolie de la pièce pour ne privilégier que l’aspect virtuose de l’écriture lisztienne. Prenant un tempo beaucoup trop rapide, qu’elle ne réussira pas à tenir par la suite, la pianiste attaque la transcription comme une épreuve de force, se crispe, se cabre, occasionne des frayeurs au public comme à elle-même et finit par manquer de concentration, n’arrivant pas à conduire et à faire émerger tant la structure de la pièce que les diverses lignes de chant et contre-chants. Faute de respiration, les sonorités deviennent dures, sans relief, le discours musical devient brouillon, éclaboussé d’accrocs. Le contraste avec l’impression agréable laissée par la pièce précédente est flagrant : l’auditeur reste au sortir de cette œuvre avec un pénible sentiment d’asphyxie.

Les Jeux d’eau de la Villa d’Este laissent en revanche une bien meilleure impression. Peut-être davantage installée dans l’univers lisztien qu’au commencement de la seconde partie du récital, Eliane Reyes fait reprendre des couleurs à son jeu, jouant beaucoup sur les contrastes différenciant les divers épisodes de la pièce, même si l’on peut regretter que les frayeurs de la pièce précédente ne se soient pas encore tout à fait apaisées, et que cela ait très légèrement joué sur l’articulation des traits.

Miroir quasi-obligé de la pièce lisztienne, du fait de son histoire même et de la thématique du programme du récital, Jeux d’eau de Ravel fut l’occasion lui aussi d’une lecture dégageant bien les climats contrastés qui se succèdent dans cette œuvre. Ici aussi, certains tempi sont un peu rapides, un peu nerveux, à ceci près que cette fois-ci, l’intelligence du texte n’en pâtit pas, et le jeu de la pianiste est très fluide, mettant bien en lumière les diverses lignes mélodiques comme autant de phases dans un liquide.

L’Isle Joyeuse clôturant le récital fut quant à elle tout à fait remarquable, la pianiste jouant superbement sur la luminosité sans cesse changeante de la pièce, en n’oubliant pas pour autant de souligner sans trop en faire, la récurrence des divers motifs tout au long de la partition. Cette interprétation fut un régal d’intelligence du texte, donnant de surcroît au jeu sur les couleurs toute l’exubérance qu’il mérite. Eliane Reyes montre une nouvelle fois ses grandes affinités avec l’univers debussyste, et son jeu retrouve totalement le caractère séduisant qu’il avait en début de récital.

Après deux bis, une mazurka de Chopin, puis, de nouveau, En la playa d’Albeniz, on ressort de ce récital avec des impressions contrastées : Eliane Reyes livre de très belles lectures de certaines pièces, où le discours musical est conduit avec une grande assurance et suscite un intérêt marqué de l’auditeur ; elle se jette en revanche la tête la première dans d’autres pièces qui auraient réclamé plus de recul et de sérénité. Cela dessert son jeu qui en vient à ces moments-là à se durcir et à manquer de précision, de respiration et de cohérence.

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- Paris
- Théâtre de l’Athénée
- 09 mai 2011
- Maurice Ravel (1875-1937), Menuet sur le nom de Haydn.
- Claude Debussy (1862-1918), Extraits d’Images (2e Cahier) : Cloches à travers les feuilles, Et la lune descend sur le temple qui fut, Poissons d’or.
- Nicolas Bacri (né en 1961), Sonate pour piano n°2 Op. 105.
- Isaac Albéniz (1860-1909), En la playa.
- Liszt/Schubert, Auf dem wasser zu singen.
- Franz Liszt (1811-1886), Jeux d’eau à la Villa d’Este. Ravel, Jeux d’eau. Debussy, L’Isle joyeuse.
- Eliane Reyes, piano











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