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Ekaterina Frolova : un talent encore très imparfait

vendredi 2 octobre 2009 par Carlos Tinoco
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Ekaterina Frolova
DR

Ekaterina Frolova est une jeune violoniste dotée d’arguments techniques corrects et d’un certain caractère. Le récital donné Salle Gaveau ne donnait pas envie de s’émerveiller devant la nouvelle perle violonistique de l’école russe, mais ne déméritait pas non plus. Un choix de programme intéressant et maladroit à la fois, contenant des promesses au degré d’aboutissement variable. Il faudra attendre encore pour savoir dans quelle catégorie ranger cette demoiselle : parmi ces interprètes à la technique suffisante pour faire vivre au quotidien la musique dite classique, ou parmi ces rares élus qui marquent d’une façon ou d’une autre l’histoire de l’interprétation.

Il est difficile de savoir si cette manie des jeunes violonistes d’insérer systématiquement dans leurs programmes des œuvres de pure virtuosité (ici la Polonaise de Wienawski) est de la naïveté ou de la roublardise. Naïveté car il est rare qu’on ne les entende pas trébucher au milieu des acrobaties et cela ne trompe pas une oreille avertie, roublardise parce que cela éblouit le profane, finalement à peu de frais. Ce n’est pas la vitesse d’exécution qui fait la principale difficulté du violon et les sonates de Mozart sont un juge de paix autrement impitoyable, sur lequel la violoniste s’est un peu cassée les dents. Même si la main gauche n’est pas toujours irréprochable (quelques problèmes de justesse et de précision quand le tempo s’accélère), ce qui pêche le plus, chez elle, c’est l’archet. Tous ceux qui se sont essayés à cet instrument savent que le plus difficile n’est pas dans la vivacité et dans le trait tendu, mais dans le fait de garder le contrôle du son lorsque justement l’archet s’allège et ralentit. Comme en escalade, moins on met de poids sur la prise, plus on risque de glisser. Or, la construction de la phrase, dès lors qu’elle n’obéit plus au déchaînement impétueux des sentiments mais à un discours musical qui exige la demi-teinte, demande qu’on puisse, à son gré, passer de la vigueur à la délicatesse. C’est vrai même dans le lyrisme échevelé d’un Tchaïkovski, et c’est ce qui distingue justement les violonistes qui nous y emportent de ceux qui nous y bouleversent. A fortiori, dans Mozart, cela devient indispensable, sinon cette musique ne vit pas et sombre dans un académisme joli. Ekaterina Frolova en a visiblement conscience et essaie, mais échoue souvent : l’archet dérape, savonne aussi dans les bariolages, et, du coup, on sent qu’elle retient l’interprétation pour minimiser les risques. Malheureusement c’est toute la sonate qui en devient un peu terne. Il faut reconnaître que l’entente avec le piano de Vesselin Stanev n’est pas parfaite et que celui-ci, sans manquer d’agilité digitale, n’a ni la densité ni la motricité qui pourraient entraîner l’ensemble.

La sonate de Franck, un des sommets de la littérature violonistique, n’est pas non plus complètement satisfaisante. Pourtant, dès que l’écriture a des accents postromantiques qui permettent à la violoniste de montrer qu’elle n’est pas pour rien issue de l’école russe, la chaleur de son jeu et de son timbre fait mouche. Mais elle semble moins à l’aise dès qu’il faut plutôt chercher dans la transparence et dans l’immobilité. Il est vrai que l’œuvre est un labyrinthe de par sa structure cyclique et souvent saccadée, et on ne peut pas dire que les deux partenaires aient toujours évité le piège du morcellement du discours.

Du Wienawski, il y a peu à dire sinon qu’elle s’en est sortie honorablement. Les Tchaïkovski témoignaient d’une proximité idiomatique plus évidente, d’autant que l’impulsion y étant donnée par le violon, on n’y apercevait plus les manques sur ce plan du piano de Stanev. L’interprétation ne fut pas inoubliable, mais fort réjouissante.

On se demandait comment elle allait se dépêtrer de cette très belle page de jeunesse de Messiaen, trop rarement entendue en concert ; ce fut une des bonnes surprises de la soirée. Il n’est pas certain que ce large vibrato et ce jeu exagérément lyrique soient exactement ce qu’il faut attendre dans cette œuvre mais reconnaissons qu’elle le supporte fort bien. En outre Vesselin Stanev s’y est montré un accompagnateur fort subtil et attentif.

Enfin le Tzigane de Ravel est venu conclure avec élégance et vigueur un programme dont il paraît clair que la seconde partie était plus adaptée aux spécificités stylistiques et aux limites actuelles d’une violoniste dans l’ensemble assez prometteuse.

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- Paris
- Salle Gaveau
- 30 septembre 2009
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Sonate pour piano et violon en si bémol majeur, KV 378/317d
- César Franck (1822-1890), Sonate pour violon et piano en la majeur FWV 8/CFF 123
- Henryk Wienawski (1835-1880), Première Polonaise de concert en ré majeur op. 4
- Piotr Ilytch Tchaïkovski (1840-1893), Sérénade mélancolique pour violon et piano en si mineur op. 26 ; Souvenir d’un lieu cher pour violon et piano op. 42
- Olivier Messiaen (1908-1992), Thème et variations pour violon et piano
- Maurice Ravel (1875-1937), Tzigane, rhapsodie de concert pour violon et piano
- Ekaterina Frolova, violon
- Vesselin Stanev, piano











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