ClassiqueInfo.com




Edgar Varèse, gardien de moutons

mardi 6 octobre 2009 par Thomas Rigail
JPEG - 17.9 ko
© Gary Hill

Une intégrale de la musique de Varèse sur deux concerts, c’est sur le papier une excellente idée. Mais quand les organisateurs du concert ont la très mauvaise idée de demander à Gary Hill, « pionnier » du video art, de réaliser une installation vidéo autour des œuvres, on a bien raison de s’inquiéter.

Le spectateur est accueilli à l’intérieur de la Salle Pleyel par des images de moutons qui broutent paisiblement. Pardon, c’est bien un concert de Varèse ici ? Est-ce une manière d’apaiser le spectateur avant les déchaînements instrumentaux qui vont suivre, ou bien un symbole qui doit le renvoyer à sa condition humaine ? Malheureusement, nul sens dans ce qui va suivre, nulle idée, nulle véritable réflexion, mais un défilé d’images plus consternantes les unes que les autres : images de synthèse au rendu à peine digne du début des années 1990, absence totale de rapport direct ou indirect avec la musique et l’œuvre de Varèse, laideur permanente des images, costumes à base de néons pour la pauvre soprano Anu Komsi que l’on branche et débranche comme une ampoule entre les pièces, pseudo-interaction inutile avec des images prises en direct depuis le hall de Pleyel, phrases pompeuses (« Offer your hearing ») qui apparaissent régulièrement sur les murs de la salle, l’amateurisme est général, depuis l’insignifiance des images jusqu’au menu dvd qui apparaît sur l’écran avant le début du concert. On ne trouvera pas une séquence, pas un plan à sauver. Cela ne serait pas si grave si cela ne détournait pas de l’écoute et ne déconcentrait fortement l’auditeur. Il n’y a qu’un mot pour qualifier cela : pénible, le sommet étant atteint avec Amériques, pendant laquelle sont projeté des plans fixes de... campings, avec tentes et restes de barbecue, puis des images d’instruments et d’instrumentistes en train de se faire fouetter. Comment peut-on avoir l’idée d’illustrer avec des images de tentes la remarquable œuvre de Varèse, évoquant pour son auteur non seulement un état d’esprit face à la vie dans la ville moderne mais l’ouverture à l’inconnu et à des mondes nouveaux ? Les mystères de la création, sans doute.

Accompagner d’images la musique de Varèse, qui possède une rare force d’évocation, n’est certes pas chose aisée, bien que Varèse lui-même l’ait envisagé pour Déserts et réalisé pour Poème électronique. D’une manière générale, toute création visuelle autour d’une grande musique court le risque de n’être simplement pas à la hauteur et de souffrir - et de faire souffrir le spectateur - de cette différence entre ce qui est vu et ce qui est entendu. Pourtant, régulièrement, des artistes comme Bill Morrisson avec Decasia et Light Is Calling sur des musiques de Michael Gordon - musiques fortement influencées par celles de Varèse -, ou bien les Frères Quay avec In Absentia sur une musique de Karlheinz Stockhausen, montrent que musique et vidéo peuvent trouver un heureux équilibre et se nourrir l’une l’autre, et qu’il n’y pas d’a priori à avoir sur ce type de projet. Gary Hill, avec son installation telle qu’on ne devrait plus en voir depuis 30 ans, vide de toute intérêt et de toute pertinence, ne fait malheureusement pas partie de ceux-là.

C’est le guitariste de jazz Bill Frisell présent via un enregistrement qui réinterprète assez pauvrement Un grand sommeil noir et Density 21.5, intervention discrètement notée sur le programme, qui fera les frais de huées sans doute plus adressés à l’installation qu’à cette prestation anecdotique et mal intégrée - qui rappelle néanmoins que Edgar Varèse a marqué en dehors du milieu de la musique savante, et notamment Frank Zappa.

Mais nous étions là pour la musique de Varèse, et de ce côté là il n’y aura eu aucune déception : la première partie du concert, composée des pièces pour ensembles dominés par les vents et les percussions qui s’enchaînent de manière rapide et convaincante, permettait à l’ensemble Asko/Schönberg de montrer une belle précision autant dans les couleurs que dans le placement rythmique, et il ne faut pas autre chose pour cette musique qui nécessite une excellente qualité d’exécution plutôt qu’une interprétation - et cette qualité fût là toute la soirée. La soprano Anu Komsi, dans Un grand sommeil noir et Offrandes affichait une diction plus que perfectible et un timbre assez banal mais assurait sa partie avec application - et dans deux costumes ridicules, ce qui est toujours une performance en soi. Le clou du spectacle était évidemment Amériques et son gigantesque orchestre qui a pourtant paru constamment bien équilibré, avec des musiciens de l’Orchestre philharmonique de Radio France visiblement enchantés de jouer cette musique, engagés de bout en bout, sans aucun accroc, avec une vigueur continue de jeu et de timbre et des plans sonores remarquablement équilibrés par la direction de Peter Eötvös, direction qu’on aurait parfois voulu plus subtile ou plus gracieuse mais qui restait très bien tenue.

Dans ces conditions, l’image parasite est une déception d’autant plus grande, et les organisateurs auraient été bien avisés d’avoir confiance en la musique et en les musiciens et de les laisser simplement s’exprimer.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Salle Pleyel
- 03 octobre 2009
- Edgard Varèse : Hyperprism, Un grand sommeil noir, Octandre, Offrandes Intégrales, Tuning Up, Amériques
- Gary Hill, création images, mise en espace
- Anu Komsi, soprano
- Asko/Schönberg ensemble
- Orchestre Philharmonique de Radio France
- Peter Eötvös, direction






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 837876

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique symphonique   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License