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Ears and Eyes wide shut

jeudi 4 novembre 2010 par Philippe Houbert
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Andriss Nelsons
© Adrian Burrows

Un début de saison de l’Orchestre de Paris plus qu’encourageant (l’arrivée de leur nouveau chef, Paavo Järvi, une très belle version du Kullervo de Sibelius, une formidable Héroïque dirigée par Christoph von Dohnanyi), un chef letton semblant marcher dans les pas de son grand aîné Maris Janssons (de beaux disques avec le City of Birmingham Symphony Orchestra, des concerts avec le National malheureusement pas entendus mais très positivement rapportés par des sources sûres), bref de beaux ingrédients étaient réunis pour ce concert donné exceptionnellement en la Cité de la musique qui affichait complet.

Le fait que ce concert n’ait été donné qu’une fois, contrairement à la programmation doublonnée de l’Orchestre de Paris, peut donner l’une des pistes de l’énorme déception que constitua cette soirée. Peut être l’agenda d’Andriss Nelsons, annoncé comme la nouvelle star montante des chefs d’orchestre, commence-t-il à être incompatible avec le travail sérieux requis pour donner un concert complet de qualité.

La soirée débutait avec les Métamorphoses de Richard Strauss. On sait tout ce que cette œuvre embarque avec elle d’interprétations diverses et variées, allant de la version humaniste (le grand allemand contemplant les ruines de l’opéra de Vienne et y découvrant les ravages de la guerre sur la culture germanique) au repentir (comment moi, Richard Strauss, ai-je pu, de près ou de loin, participer à cette ignominie ?) en passant par le retrait du monde (la relecture intégrale de Goethe et ses vers lourds de sens : « Personne ne se connaîtra soi-même,/ ne se séparera de son moi propre ; / que chacun essaie chaque jour / de savoir enfin clairement, / ce qu’il est et ce qu’il était, / ce qu’il peut et ce qu’il désire. »

En tout cas, quelle que soit la source créatrice que l’on veut accoler à l’œuvre, Métamorphoses est une partition crépusculaire, hédoniste, baignée des belles couleurs automnales que nous avons pu connaître ces jours derniers. C’est aussi une de ces œuvres dont aussi bien l’architecture que le contenu émotionnel n’autorisent qu’un résultat binaire : ça marche, voire très bien, voire génialement, ou ça ne marche pas, que le chef dirige mal ou ne sente pas l’œuvre ou que les 23 instrumentistes à cordes requis ne se montrent pas à la hauteur.
Ce soir-là, ça n’a pas fonctionné. Tout d’abord, il y a le contre-sens que constitue le fait d’appréhender Métamorphoses comme un poème symphonique des débuts de Strauss. Cette œuvre ne raconte rien, si ce ne sont les préoccupations métaphysiques du compositeur par rapport aux désastres conjugués de l’histoire récente de son pays et de sa propre lâcheté.

En prenant cette option, Andriss Nelsons extériorise l’œuvre, en fait un numéro de virtuosité compositionnelle et interprétative qu’elle est aussi, mais qui doit rester caché. Il veut faire dire trop de choses, anime les tempi, accentuant le triptyque lent-vif-lent mais dirigeant trop rapidement le premier « lent ». Version qui reste extérieure, ne suscitant pas la moindre émotion [1]. Et, aussi, version lourdement handicapée par une qualité de cordes notoirement insuffisante en regard de l’exigence de la partition. Là où, dans la même salle de la Cité, il y a deux ans, les cordes du Chamber Orchestra of Europe dirigées par Vladimir Jurowski nous offrait un tapis moelleux dans lequel nos oreilles prenaient un plaisir fou à se vautrer, ici, le moindre solo laissait paraître des limites techniques. Il est très difficile d’émettre le moindre diagnostic alors que les mêmes cordes nous parurent tellement en progrès avec Dohnanyi et surent se racheter en partie dans la deuxième partie du concert. Peut être, tout simplement, un insuffisant travail de répétition.

Suivait le Concerto n°20 KV466 de Mozart (il faudra un jour que quelqu’un nous dise quel pourcentage d’interprétations des concertos de Mozart dans les salles parisiennes est accaparé par les KV466, 467, 488 et 491). En soliste, apparaissait une jeune pianiste roumaine de 32 ans, Mihaela Ursuleasa, annoncée comme ayant été conseillée dans la gestion de sa carrière par Claudio Abbado.

On priera le lecteur de bien vouloir excuser le caractère lapidaire de ce que va suivre. Des concertos pour piano de Mozart insatisfaisants, on en entend beaucoup dans une vie de mélomane. Beaucoup plus que de satisfaisants. Mais, là, ce que Mihaela Ursuleasa, Andriss Nelsons et les musiciens de l’Orchestre de Paris nous ont offert, c’est le pire du pire de ce qu’on peut entendre dans le genre. Un orchestre surdimensionné, des vents criards qui sont rarement ensemble, des cordes rêches comme une vieille serviette de bain, et une pianiste incapable de la moindre articulation naturelle, mixant petit jeu du bout des doigts et phrasés « rubatisés » à l’excès, réécrivant les cadences de Beethoven (ou, du moins, en donnant une version que l’on qualifiera pudiquement de libre). Résultat : il ne se passe strictement rien.

Oh ! Si ! Si vos yeux supportent cela plus de trois minutes, vous pouvez voir une pianiste chercher l’inspiration durant l’introduction orchestrale, qui dans le public, qui dans le plafond de la salle, qui dans l’orchestre. Et nous passons la jambe gauche balancée toutes les trente secondes, les bras s’envolant à l’issue du moindre trait, etc.….

Nous savons que tout cela est anecdotique et que les interprètes sont tout à fait libres d’adopter l’expression qui leur convient le mieux. Mais, dans ce cas précis, à défaut d’avoir les oreilles satisfaites, du moins voudrait-on avoir les yeux rassasiés. Que nenni ! [2]

Après cette première partie plus que problématique, Andriss Nelsons proposait Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss, comme plat principal. Mets un peu lourd en ce qui nous concerne, ce poème symphonique (un vrai, celui-là) étant l’une des œuvres orchestrales les plus faibles du compositeur. Richard Strauss voulait en faire « un hommage au génie de Nietzsche », en traçant « un tableau du développement de la race humaine depuis ses origines jusqu’au surhomme ». Le problème est que le surhomme pointe le bout de son nez un peu trop tôt dans cette œuvre.
Ce qu’Andriss Nelsons proposa fut une sorte de « métamorphose » de l’Orchestre de Paris. D’une œuvre à l’autre, l’affreuse chenille était devenue papillon. Certes pas un papillon resplendissant de couleurs et voletant avec virtuosité, mais du moins assurant l’essentiel. On ne peut pas dire que le chef y brille par la subtilité mais l’œuvre en requiert-elle ?
Tout est joué un tantinet trop fort (la salle est un peu exiguë pour une telle taille d’orchestre), jusque, malheureusement, dans les accords finaux qui sonnaient tout sauf éthéré. Les soli, notamment de premier violon, manquaient de virtuosité mais au moins la masse des cordes donnait-elle le sentiment que les premiers concerts de la saison n’étaient pas qu’une vision fugitive. Il y a eu certainement beaucoup plus de travail de répétition sur cette œuvre. Sans doute pas assez pour que ce Zarathoustra fasse oublier le naufrage de la première partie mais, au moins sommes nous sortis de la Cité en continuant à espérer que l’ère Eschenbach ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir. Dans tout processus de convalescence, des rechutes sont possibles. Disons que ce concert fut un joker …

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- Paris
- Cité de la musique, salle des concerts
- 29 octobre 2010
- Richard Strauss (1864-1949), Métamorphoses, étude pour vingt-trois cordes solistes Op.142 ; Also sprach Zarathustra Op.30
- Wolfgand Amadeus Mozart (1756-1791), Concerto pour piano et orchestre n°20 en ré mineur KV466
- Mihaela Ursuleasa, piano
- Orchestre de Paris
- Andriss Nelsons, direction

[1nous pensions que l’ère des gesticulateurs en tous sens était révolue – Andriss Nelsons lui redonne vie, ce qui conduit rapidement à ne plus le regarder – si l’œil écoute aussi, il peut lui arriver de nuire à une saine attention

[2Entendant pour la première fois cette pianiste, nous avons eu la curiosité d’aller regarder ce qu’un site de vidéos bien connu proposait. Par honnêteté intellectuelle, sans avoir été ébloui par ses concertos de Chopin, Liszt et Tchaïkovski (passons sur une grotesque valse de Schubert), avouons que Mihaela Ursuleasa s’y montre beaucoup plus discrète visuellement et appliquée musicalement.






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