ClassiqueInfo.com



Dudamel, c’est sérieux

dimanche 1er juin 2008 par Théo Bélaud
JPEG - 12.2 ko
Gustavo Dudamel
© Mathias Bothor / DG

Le troisième concert du Philharmonique de Radio France auquel nous assistions cette année fut le meilleur et d’assez loin. Bien sûr, le programme, spectaculaire et (pour bonne part) festif, taillé sur mesure par et pour Gustavo Dudamel, était de nature à susciter l’enthousiasme à tous les étages. Mais il ne vous pas échappé qu’entre la qualité d’une prestation et l’applaudimètre ou la réputation, la distinction était de mise ici. [1] C’est sans complaisance, ni arrière-pensées ou calcul quelconque, que nous tirons de ce concert que Dudamel est très probablement le futur grand chef qu’on nous annonce.

Le concert avait déjà l’avantage de se rendre sympathique d’approche, se mettant en branle avec les bien trop rares Danses de Galanta de Kodaly. En branle est le terme pour cette oeuvre à la ferveur joyeuse diablement communicative, superbement écrite et orchestrée, d’une richesse rythmique admirable et débordant de soli tous plus réjouissants les uns que les autres (la clarinette se taillant la part du lion). Mais Gustavo Dudamel marquait surtout son territoire en l’espace de quelques secondes, les toutes premières ! Les violoncelles ouvrant l’œuvre à nu tordaient en beauté le cou à une idée reçue : les pupitres d’orchestre français, petite harmonie éventuellement mise à part, n’ont pas de personnalité. Mais ces quelques mesures aux violoncelles, c’était Byzance (ou Amsterdam, Boston, Dresde ou ce que vous voulez) ! Le ton était donné : l’OPRF allait vivre une soirée quasi transfiguratrice. On savait les violons de celui-ci capables de donner du grand son [2] : il n’a pas non plus fallu longtemps pour le vérifier. Enfin, les pupitres solos d’harmonie se montraient sous leur meilleur jour, ce qui n’avait pas été systématiquement le cas lors de concerts précédents. Clarinette et flûte au premier chef. Et même l’alto solo ! On découvrait ainsi dans les meilleurs conditions la direction du successeur désigné de Esa Pekka Salonen [3] : engagement extrême totalement contrôlé, jusque dans la participation physique (le déhanchement !) aux différentes danses. Car c’est déjà la grande leçon du soir : Dudamel n’a rien d’un chien fou ou d’un gamin hystérique. Sa gestuelle est d’une virtuosité positivement étonnante. Six jours après le festival de débraillé rythmique mollasson de Christian Thielemann, cela fait tout drôle de voir un chef imposer une tenue métronomique digne du gotha international, et avec un orchestre bien moins coté. Le prodige vénézuélien ne manque pas une entrée et marque chacune avec une sûreté et un naturel confondants - évidemment, le temps passant, il va sans doute devenir plus économe et trier davantage entre l’utile et l’accessoire, mais l’essentiel est là : la précision, la maîtrise dans le don de soi, dans la tête et le corps. On voit certes aussi ce qui est encore en travaux : la suggestivité de gestes doux et simples à la main gauche pour fluidifier la verticalité de l’harmonie. Une fois émancipé du magistère de Claudio Abbado, cette bonne volonté devrait trouver sa propre manière... Laissons les choses se faire.

Dans le premier concerto de Chostakovich, un peu de doute s’est fait jour durant le premier mouvement. Un léger flottement était palpable dans l’orchestre, et Nicolaj Znaider mettait son temps à rentrer dans le sujet - et dans la matière sonore. Doutes éclipsés avec un scherzo ravageur, et oubliés le temps d’une passacaille digne des grands. Violoniste assez rare au disque [4] et sur scène, en tous cas à Paris, Znaider montre en dix minutes ce qu’on perd à ne pas l’entendre davantage. Avant toute chose : une intensité de son à partir du médium-aigu assez stupéfiante, ciselée au rasoir, propre à glacer le sang dans la cadence du même mouvement. Il faut comparer ce qui est comparable, mais pour cette cadence composée pour, réécrite et créée par Oistrakh, il y avait comme l’ombre de l’archet du roi David planant sur la Salle Pleyel. On ne s’y trompe pas dans l’orchestre : au lieu des traditionnels tapotements d’archets débonnaires, l’OPRF au grand complet posait ses outils de travail pour faire une longue claque d’honneur au soliste. Vrai moment de communion musicale, car la prestation du Philhar’ crevait le plafond à nouveau dans le finale du concerto, pizz et col legno serrés et ravageurs au rendez-vous. Jusqu’ici, bravo Monsieur Znaider (et le basson solo, parfait).

Après une prestation de ce niveau, on ne peut que pousser le coup de gueule que l’on retient trop souvent. Car il y en a assez, cent fois marre de cette malheureuse sarabande de la seconde partita de Bach ! Personne ne joue cela correctement après un concerto, la tête ailleurs, les doigts vaguement occupés à remercier un public qui veut sa minute de musique compressée à la Radio Classique, après avoir pourri le concert de ses bruits d’appareils corporels et extra-corporels ! Et pourquoi pas une publicité pour croisière de luxe entre le concerto et le bis, et l’actualité financière après ? Marre de ces annonces de bis accueillies par des "oohh, aahh, huuum, c’est bon, encore" de la bourgeoisie décadente vautrée dans son stupre ordinaire - pour encore quatre ans, au minimum. Marre de la démagogie de grands musiciens qui croient que le public a une importance quelconque, alors qu’il n’est même pas capable d’en être un, de public. Ces obscénités cesseront bien un jour de toutes façons, mais peut-être bien parce plus personne (violonistes compris) ne saura qu’il existe des sonates et partitas de Bach avec, enfer et damnation, plusieurs mouvements. Et si cela se fait encore, la boucle sera bouclée, et l’on aura la variante du bien connu « mais oui ! La valse de Chostakovitch d’André Rieu ! » - remplacé par « sarabande de Bach ». Quelle belle musique, c’est bon, encore... jusqu’à l’os. Faut-il encore s’insurger ? Peut-être que cela n’a aucune importance, si la musique n’a aucun avenir ; c’est possible, après tout. Il y a une notion qui l’a remplacée : la culture (en clair, le loisir), qui se paye avec l’argent gagné en travaillant plus. Tout cela n’est que justice : la majorité de ces pseudo auditeurs ont payé, car ils travaillent, Monsieur. Ils ont bien droit à la sarabande de Bach. C’est leur dû : qui veut leur reprendre est sans doute un dangereux rouge. Mais la notice du programme veille : le socialisme, c’est Staline. Tout va bien.

Musicalement parlant, tout va bien après l’entracte. On peut trouver que la seule suite de 1919 de L’Oiseau de Feu fait bien pingre alors que le ballet intégral, plus de deux fois plus long, est courant en seconde partie de concert. Et alors ? Si les concerts devaient être d’une durée systématiquement proportionnelle au prix des places (ce concert n’est pas spécialement visé), le programme type serait : Ouverture de Leonore III, Concerto pour piano de Busoni, Gurrelieder ! Et il y aurait des concerts Mozart pour les pauvres (ce qui est bête car, c’est bien connu, ils préfèrent Carl Orff). Vingt minute de musique supérieurement exécutées valent mieux en tous cas que le double massacrées. Si Dudamel juge qu’il ne peut pour le moment toucher l’excellence en concert que dans la version de 1919, il a raison de s’y tenir. Et c’est la réalisation qui lui donne raison. Combien de chefs peuvent atteindre un vrai pianissimo homogène aux cordes dans la « Ronde des princesses » ? Dudamel n’a pas été cornaqué par Abbado (grand maître de l’Oiseau en d’autres temps) et Salonen (grand maître stravinskien d’aujourd’hui) pour rien. Espérons qu’un autre grand officier de l’oeuvre, Pierre Boulez, bien calé au milieu du parterre, aura apprécié (il a applaudi, à tout le moins...). Que souligner ? Mise en place royale, équilibres des couleurs, échelle dynamique étourdissante, pulsation inattaquable. Une étoile est bien née. Quelques défaillances aux cors, quelques solos pas tout à fait joués « bien en dehors » comme le demande expressément Stravinsky, font figure de détails face à la stature de l’ensemble. Ce ne sont ni ceux-là, ni des détails positifs qui déterminent le jugement, car le chef ne fonctionne pas à l’esbroufe. Ce n’est pourtant pas difficile : il suffit de faire beaucoup de bruit au début de la danse infernale, et encore plus dans la coda, le succès est garanti par toutes les assurances du monde. Dudamel ne se contente pas de cela. Son investissement physique ne l’empêche pas de fouiller la partition avec laquelle il dirige (là encore, tant s’en passeraient une fois les effets de manche mis en boite au raccord). Il aime cette musique et le fait savoir de manière intelligente, en présentant modestement le fruit d’un travail d’artisan : on n’obtient pas d’aussi franches attaques punto del arco, aussi bien dosées, en faisant du tourisme métaphysique en répétitions. On n’obtient pas la truculence et la jouissance musicale en sautant comme un cabri et en criant « sforzato, sforzato ! ». On y arrive par la technique, et c’est la leçon néoclassique de Stravinsky qu’a apprise Dudamel. Savez-vous ? Je pense qu’avec un peu de patience, ce chef sera un grand haydnien. Vous savez, comme Antal Dorati...

En plus, le bonhomme est sympathique : il ne donne pas de bis (même pas une danse hongroise, bouh le vilain !).

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Salle Pleyel.
- 30 Mai 2008.
- Zoltan Kodaly 1882-1967) : Danses de Galanta ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Concerto pour Vioon N°1 en la mineur, opus 77 ; Igor Stravinsky (1882-1971) : L’Oiseau de Feu, suite de ballet, version de 1919.
- Orchestre Philharmonique de Radio France
- Nicolaj Znaider, violon
- Gustavo Dudamel, direction

[1] Nous vous renvoyons aux compte rendus des concerts desfrères Capuçon, duduo Demarquette/Dalberto, du quatuor Prazak, de Roger Norrington ou de Christian Thieleman.

[2] Cf les concerts avec Paavo Järvi et Myung Wung Chung.

[3] Dudamel prendra la direction du Los Angeles Philharmonic à la rentrée 2009.

[4] Mais on nous annonce les concertos de Brahms et... Korngold (bravo !) avec Valery Gergiev et Vienne pour bientôt : rendez-vous est pris !











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 550583

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique symphonique   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License