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Don Carlo à l’Opernhaus de Zürich

vendredi 4 mai 2012 par Emmanuel Andrieu
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Vesselina Kasarova, Eboli ; Anja Harteros, Elisabeth ; Massimo Cavalletti, Posa
© Suzanne Schwiertz

Un mois tout juste après son triomphe à Munich dans le rôle, Anja Harteros chantait à nouveau l’Elisabeth du Don Carlo de Verdi à l’Opéra de Zürich, dans une nouvelle production confiée au metteur en scène « chouchou » de la vénérable institution suisse : Sven-Eric Bechtolf. Si la soprano allemande s’y est révélée tout aussi magistrale, autant vocalement que scéniquement, on a dû en revanche déchanter quant au reste de la distribution, bien inférieure à celle réunie dans la capitale de la Bavière.

Parmi les très nombreux opéras qui ont pour cadre l’Espagne, Don Carlo est sans doute l’un des plus représentatifs. Grâce au livret de François-Joseph Méry et Camille du Locle, inspiré de la tragédie de Schiller (1787), Verdi brosse un portrait saisissant de la monarchie ibérique au temps de l’Inquisition. Dans cette œuvre riche et dense, le souci de crédibilité historique est tellement poussé que le récit possède une clarté et une lisibilité bien souvent absentes des autres ouvrages du compositeur (hors ceux s’inspirant de Shakespeare).
Si on se félicite d’entendre ce soir la version en cinq actes (soit plus de quatre heures de musique), on ne peut que regretter que la partition originale française (Paris, 1867) n’ait pas été retenue, au profit de la version dite de Modène (1886), sa mouture en italien. Pour écouter la version de Paris, c’est à Vienne qu’il faudra donc se rendre en ce moment, où est donnée l’incroyable production imaginée par Peter Konwitschny pour l’Opéra de Hambourg, il y a une dizaine d’années.

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Vesselina Kasarova, Eboli
© Suzanne Schwiertz

Derrière les personnages de Don Carlos se profile, en permanence, l’Espagne de l’âge d’or, ses conflits politiques et sociaux, sa soif de domination et ses dictatures. Pour l’évoquer, Sven-Erich Bechtolf et son scénographe Rolf Glittenberg ont imaginé un dispositif scénique d’un grand effet et d’une belle efficacité, qui permet le passage d’un tableau à l’autre sans cassure. Ses parois coulissantes ouvrent ou restreignent judicieusement l’espace scénique, pour cacher ou pour montrer, mais le plus souvent pour corseter ou étouffer, transformant à vue la scène en un huis clos oppressant. Dans ce sombre espace, aussi sévère et hostile que les murs de l’Escurial, le metteur en scène allemand nous propose une austère tragédie en noir et blanc, refuse le faste et parsème le plateau de rares accessoires : trois cyprès, quelques chaises, des croix blanches entassées, une grande gille noire, un tableau de Jésus crucifié. Les éclairages « cliniques » de Jürgen Hoffmann viennent accentuer le sentiment d’enferment et de claustrophobie qu’impose aux spectateurs - comme aux protagonistes - le parti pris scénique. De même, les somptueux costumes - qui prennent toutes les teintes du gris au noir - conçus par Marianne Glittenberg semblent empêcher et contraindre les personnages, plus que les vêtir.

A plus d’une reprise, la scénographie réussit même la gageure du noir absolu, quelques éclairages rasants suffisant à mettre en valeur ici un port de tête, ailleurs la crispation d’une main… Il faut toute la subtilité d’un très grand directeur d’acteurs pour faire accepter une absence aussi radicale de stimuli visuels. Cette virtuosité, Bechtolf semble la posséder sans le moindre effort. Tout est expressif, aucun geste n’est exagéré : la tendresse et la sobriété des adieux de Carlo et Posa comme la profonde humanité du roi.

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Matti Salminen, Filippo II ; Massimo Cavalletti, Posa ; Fabio Sartori, Don Carlo
© Suzanne Schwiertz

Surclassant tous ses partenaires, Anja Harteros incarne une éblouissante Elisabeth de Valois. A la fois altière et profondément vulnérable, elle laissera longtemps le souvenir d’un galbe vocal impeccablement classique et d’une grande dignité scénique. La luminosité de son timbre, l’ampleur de sa voix et son fabuleux art des sons filés ont fait chavirer l’auditoire.
Loin d’avoir le « sex appeal » de Jonas Kaufmann - présent à Munich - Fabio Sartori n’a cependant pas démérité dans le rôle de Carlo, notamment grâce à un timbre de toute beauté. Face à une des parties les plus éprouvantes du répertoire pour un ténor, le chanteur italien brille par une vaillance jamais prise en défaut, et l’éclat d’aigus toujours sûrs. Mais l’acteur, en revanche, gauche et incapable de caractérisation, laisse à désirer et dépare drastiquement avec la noblesse marmoréenne d’Anja Harteros.

En Posa, le baryton italien Massimo Cavalletti impressionne de prime abord par l’insolence et le volume d’un timbre généreux. Mais voilà le type même du jeune baryton aux possibilités infinies qui, ne se résolvant pas à maîtriser un matériau de qualité, opte pour un style d’un vérisme parfois outrancier et dont le souci des nuances, pourtant évident dans le cantabile, disparaît quand il doit projeter davantage le son.

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Anja Harteros, Elisabeth
© Suzanne Schwiertz

Grosse déception également avec la première Eboli de Vesselina Kasarova. Si le jeu de l’actrice - maîtresse possessive de Philippe II complètement aveuglée par la passion - électrice et hypnotise de bout en bout, le chant écorche, quant à lui, maintes fois l’oreille. Dans la « chanson du voile », la technicienne paraît terriblement handicapée et savonne la vocalise. Dans le célèbre « O Don fatale », la mezzo bulgare ne pense qu’à prodiguer des décibels, livrant des sonorités très dures, même carrément criées dans l’extrême aigu.

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Matti Salminen, Filippo II ; Massimo Cavalletti, Posa
© Suzanne Schwiertz

A peine remis d’une mauvaise grippe, Matti Salminen n’a pas pu convaincre, vocalement parlant, en Philippe II. Mais même s’il finit la soirée quasiment aphone, comment ne pas s’incliner devant l’extraordinaire performance de l’interprète et ses formidables qualités de comédien. Car la basse finlandaise sait traduire comme personne les inquiétudes d’un roi miné de l’intérieur, blessé dans son orgueil, victime de son propre pouvoir. Face à lui, l’impossible Alfred Muff campe un Grand Inquisiteur de triste figure, au chant informe, constamment beuglé. Les comprimari remplissent tous très honorablement leur contrat, avec une mention spéciale pour le formidable Comte de Lerma du jeune ténor français Benjamin Bernheim, à la voix claire et insolente, qui avait déjà retenu notre attention dans le Trittico de Puccini à Lyon en février dernier.

Pour sa première apparition dans la fosse de l’Opéra de Zürich, le chef indien Zubin Mehta a bien failli se faire porter pâle en cette soirée de Première, victime d’une crise de sciatique. Dès les premiers accords, son choix de tempi extrêmement étirés - pour ne pas dire alanguis - surprend et déconcerte : souci de ciseler chaque détail d’une partition qui n’en manque certes pas ?

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© Suzanne Schwiertz

A l’inverse, Mehta impose un tempo très rapide lors de la scène de l’autodafé, sa battue se faisant alors fiévreuse, soulignant avec emphase ce moment de fête. On lui reconnaît surtout le mérite de presque toujours épouser - les quatre heures et demi que durent le spectacle - la pulsation du phrasé verdien, son emphase, sa dynamique, en maintenant la cohésion entre les influences françaises et italiennes qui cohabitent dans la partition.

Une soirée illuminée - et même transcendée - par la chanteuse lyrique la plus exaltante du moment.

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- Zürich
- Opernhaus
- 04 mars 2012
- Giuseppe Verdi (1813-1901), Don Carlo. Opéra en cinq actes. Livret de Joseph Méry et Camille du Locle d’après le drame de Friedrich Schiller (Livret italien de Achille de Lauzières et Angelo Zanardini - Version italienne de Modène de 1886)
- Mise en scène, Sven-Eric Bechtolf ; Scénographie, Rolf Glittenberg ; Costumes, Marianne Glittenberg ; Lumières, Jürgen Hoffmann.
- Anja Harteros, Elisabetta di Valois ; Vesselina Kasarova, La Principessa d’Eboli ; Bettina Schneebeli, Tebaldo ; Sen Guo, Una voce dal cielo ; Matti Salminen, Fillippo II ; Fabio Sartori ; Don Carlo ; Massimo Cavalletti, Rodrigo ; Alfred Muff, Il Grande Inquisitore ; Pavel Daniluk, Un frate ; Benjamin Bernheim, Il conte di Lerma.
- Chor der Oper Zürich. Chef de chœur : Ernst Raffelsberger
- Orchester der Oper Zürich
- Zubin Mehta, direction






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