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Dmitri Hvorostovsky et l’art de la romance russe

vendredi 1er juin 2012 par Pierre Philippe
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Dmitri Hvorostovsky
DR

Dmitri Hvorostovsky est connu à travers le monde lyrique pour plusieurs raisons : son répertoire bien sûr, que dominent les grands rôles verdiens ainsi que son Eugen Onegin... mais aussi sa fameuse crinière blanche et sa façon de jouer de son image. Au milieu de ces caractéristiques très médiatiques, tout son travail sur les romances russes reste dans l’ombre alors qu’il représente pourtant une grande part de son activité. Beaucoup moins démonstratif qu’ailleurs, il y donne en plus ce qu’il a de meilleur, sachant doser les émotions d’une voix souple et libre tout en créant un monde pour chaque texte de sa langue natale. Et dans ce cas, pas besoin de gestuelle avantageuse ou d’éclats vocaux : la sobriété est de mise et fait mouche !

Comme beaucoup des chanteurs russes qui parcourent les plus grandes scènes mondiales, Dmitri Hvorostovsky est issu du Théâtre Mariinsky, mené de main de maître par Valery Gergiev. Mis sur le devant de la scène médiatique dans les années 90 où les récitals se succèdent, le baryton n’était pourtant pas encore arrivé totalement à maturité. Si la voix était déjà insolente et superbe, l’interprète lui n’avait pas encore trouvé la juste dose entre théâtre et effets vocaux. Depuis quelques années, alors que la grande maison de disque qui était la sienne lui a rendu sa liberté, le chanteur semble beaucoup plus serein et donne à ses interprétations plus de profondeur tout en gagnant en simplicité dans l’expression vocale. Et ceci est particulièrement visible dans le répertoire des romances russes, qu’il propose sur les plus grandes scènes avec la complicité de l’accompagnateur Ivari Ilja ainsi qu’au travers de nombreux disques.

Comme à chaque fois, le programme proposé est très intéressant, avec des mélodies peu connues et même des compositeurs rarement donnés. Ainsi, ce soir nous avons eu droit à des compositions de Taneyev (pianiste virtuose, professeur de Rachmaninov et élève de Nikolaï Rubinstein), des mélodies de Liszt dont on joue peu les compositions vocales... et les incontournables Rachmaninov et Tchaïkovsky. Mais même chez ces deux piliers de la romance russe, les pièces choisies ne sont pas les plus connues et on aura même la chance d’entendre un cycle rarement donné en intégralité pour Tchaïkovsky. Avec la complicité qui s’est développée au fil des ans entre le chanteur et le pianiste, il faut en remercier les deux artistes.

Pour accompagner le chanteur, le pianiste Ivari Ilja fait plus que simplement jouer la partition justement. En effet, dans ces compositions issues de l’esprit de trois virtuoses et d’un grand maître dans l’art d’écrire pour cet instrument, le piano a une place qui lui est rarement donnée dans le domaine de la mélodie. Le piano se trouve régulièrement à découvert, que ce soit dans des introductions fortes, des moments de repos dans le texte ou dans un final permettant de clore l’histoire que le texte nous avait proposé, et constitue un soutient important au chant. Tout au long de la soirée, Ivari Ilja démontre une grande maîtrise technique, venant à bout des embuches nombreuses des compositions, mais aussi une grande veine artistique avec un toucher et un légato souverains. Nous avons affaire ici à un vrai musicien qui sait donner vie à son instrument, mais tout en connaissant aussi bien son rôle d’accompagnateur. Jamais il ne va voler la vedette au chanteur. Toujours attentif aux respirations et changements de rythmes, le pianiste se fera soutien et collègue. En comparaison avec le dernier récital donné à Paris par Dmitri Hvorostovsky où il était accompagné par rien moins que Evgeny Kissin, la différence se fait sentir. En effet, alors que ce dernier ne brillait que dans les mélodies les plus pianistiques, se contentant pour les autres de donner un accompagnement sage et sans grand relief, nous nous trouvons ici devant une qualité égale tout au long du récital. Bien sûr, la virtuosité n’est pas aussi brillante dans les moments les plus exposés, mais Ivari Ilja n’a aucunement à rougir tant son accompagnement est d’une très grande qualité.

La soirée s’ouvre sur quatre mélodies de Rachmaninov dont le poignant Près des portes du saint monastère où Dmitri Hvorostovsky peut chauffer sa voix dans une tessiture plutôt grave et un grain sombre. Du coup, cet engorgement qui est souvent très présent en début de ses prestations n’est en rien gênant et le baryton fait sonner des graves d’une noirceur impressionnante. Dès cette première pièce, il rentre dans le concert avec une concentration immédiate et une économie de moyens qui lui est rare dans les répertoires plus démonstratifs. Avec Elle est belle comme le jour, Opus 14 n°9, le baryton pénètre de plein pied dans le romantisme de ces mélodies, avec un texte sombre et amoureux où le phrasé fait merveille. Pour éclairer un peu tout cela, Les Lilas, Opus 21 n°5 donne à entendre une atmosphère plus lunaire où la voix du baryton n’arrive pas totalement à trouver les couleurs qu’on pourrait attendre mais se rachète par une ligne souveraine. En revanche, le chanteur est particulièrement à son aise dans La Résurrection de Lazare, Opus 34 n°6 où le ton péremptoire et la dimension lyrique trouvent dans cette voix d’une autorité manifeste un terrain parfait. Comment ne pas souligner aussi l’interprétation d’Ivari Ilja qui propose pour chacune de ces mélodies une démonstration de son talent tant de pianiste que d’accompagnateur en créant toujours un écrin parfait.

La suite du programme nous amène vers le professeur du précédent compositeur, Sergei Taneyev, dont l’œuvre est si peu connue hors de Russie. Et pourtant, avec ces six mélodies, pianiste et chanteur montrent que son écriture n’a pas à rougir face aux grands noms connus. Si le piano est peut-être un peu moins travaillé que chez Rachmaninov, les atmosphères y sont tout aussi magnifiquement campées et les lignes construites. Si Tout dort, Opus 17 n°10 est typique des mélodies romantiques (et où notre baryton peut donc déployer tout son charme vocal), Menuet, Opus 26 n°9 est beaucoup plus personnelle et originale. Tout au long de cette assez longue romance, le piano va broder autour du menuet tout en variant les climats au fur et à mesure que le vernis craque pour nous montrer la détresse de cette femme de cours. Se faisant récitant et non acteur, Hvorostovsky observe une distance tout à fait bienvenue et ne force pas le trait dans la noirceur, conservant toujours la légèreté du menuet dans une interprétation passionnante. Après cette excursion hors du romantisme, Ce n’est pas le vent soufflant des hauteurs, Opus 17 n°5 nous ramène dans une forme préfigurant les grandes mélodies les plus connues de Rachmaninov où les deux artistes semblent si confortablement installés. Avec La route en hiver, Opus 32 n°4, le rêve fantastique fait son apparition et le parallèle avec les compositions mélodiques de Glinka se font sentir avec un chant et un piano plus agités et violents que ce qui précédait. Stalactites, Opus 26 n°6 nous fait plonger dans une atmosphère sombre et oppressante parfaitement rendue par le piano et le chanteur. Une longue descente dans le gouffre ne se trouve éclairée que par un final plus lumineux. Avec cette voix longue et ce souffle aisé, Hvorostovsky semble nous entrainer avec douceur mais force dans ce sous-sol sombre. Une magnifique découverte, au même titre que le Menuet. Enfin, on termine sur un note plus optimiste où pianistes et chanteurs rivalisent de passion et de vie dans Le cœur bat sans relâche, Opus 17 n°9.

Au retour de l’entracte, nous faisons une excursion hors de Russie pour aller visiter Franz Liszt dans une mélodie française et deux italiennes. Il faut bien avouer tout de suite que Oh ! quand je dors pâtit d’une diction française assez mauvaise, particulièrement dans la première strophe. Malgré cela, les nuances apportées aux mots sont toujours très justes et on ne peut résister à cette passion retenue qui anime le chant de Hvorostovsky, conservant ici toute la retenue qu’il avait en début de soirée. L’italien semble en revanche lui faire ressortir ses mauvais côtés où du moins ne le trouve pas aussi délicat que le russe. Est-ce la langue en elle-même qui lui pose problème lorsqu’il chante ? Toujours est-il que dans ces deux mélodies extraites des Trois sonnets de Pétrarque, on sent poindre les aigus trop puissants et la volonté d’impressionner. De même, la voix est moins libre et semble plus engorgée comme si la langue en elle-même était une barrière. Beaucoup de vie comme toujours, mais le style lui n’est pas aussi parfait et l’intérêt s’en trouve réduit. Grande satisfaction par contre du point de vue du piano qui se promène sur les embûches et les compositions de ce génie qu’était Liszt au piano.

Pour terminer le programme, comment ne pas rendre hommage à Tchaïkovsky qui reste le compositeur de mélodies le plus connu ? Et comment mieux lui rendre cet hommage qu’en proposant ce cycle nocturne et sombre composé en début de l’année où le musicien mourra ? Dans ces 6 Romances, Opus 73, nous avons la peinture d’un même sentiment de solitude et de regret. Regret de ce moment manqué où l’amour aurait peu être dévoilé. Toujours sous les regards de la nuit, Hvorostovsky prend pleinement possession du cycle complet et lui donne une continuité poignante. Pour la première fois dans la soirée, aucun de sourire brillant entre les pièces alors que les applaudissements interrompent la musique. Le chanteur semble même dérangé par ces coupures. Alternant les facettes de cette désillusion, depuis la constatation jusqu’au désespoir le plus complet, le cycle voit l’homme se construire et souffrir. En plus d’un engagement vraiment remarquable, le style se trouve être magnifique et la voix retrouve comme par magie cette liberté qu’elle avait perdue en italien. Libre et claire, sans aucun effet de gorge, elle dépeint avec un art rare les douleurs de cette homme et on reste sans voix une fois la dernière note chantée et jouée, la musique s’éteignant doucement dans un recueillement splendide. On retrouve ici toute la concentration et la qualité que peuvent donner deux artistes pour lesquels un compositeur n’a plus de secret : une vraie révélation. Après l’ovation méritée, deux bis vont prolonger cette soirée. Étrange choix que l’Extase de Duparc qui n’a pas grand chose à voir avec le reste du programme, si ce n’est un romantisme et un sentiment commun. Sur sa lancée du magnifique cycle Tchaïkovsky, Dmitri Hvorostovsky cisèle les nuances avec beaucoup de délicatesse et si la diction n’est pas parfaite loin de là, l’effort est bien visible et les mots reconnaissables. Après tant de retenue, le chanteur peut donner toute sa dimension de bête de scène dans l’air de Iago de l’Otello de Verdi. Totale rupture de style ici bien sûr, mais comme encore influencé par tout un récital le chanteur va conserver une sorte de retenue glaciale qui va faire de son personnage non pas un ogre comme il est facile de le montrer, mais bien un homme froid et machiavélique. L’aigu qui parfois peine à sortir est ici libre et claqué, avec toujours une tenue de souffle remarquable.

Tout au long de la soirée, nous avons donc eu droit à deux grands artistes en grande forme. Le pianiste sculpte la partition pour en faire briller la beauté sans pour autant se mettre trop en avant alors que le baryton nous enchante par un art remarquable dans le domaine de la mélodie russe, mais aussi par une voix qui reste toujours aussi solide et belle alors que la maturité le rend encore plus passionnante à écouter. Dmitri Hvorostovsky avoue le grand baryton Pavel Lisitsian (grand interprète de Tchaïkovsky et Rachmaninov) comme modèle et à l’écoute de ce récital, le modèle pourrait être fier d’avoir un tel successeur qui donne tant de temps et de passion pour ce répertoire trop peu représenté hors de Russie.

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- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 21 mai 2012
- Sergei Rachmaninov (1873-1943), Près des portes du saint monastère ; Elle est belle comme le jour, Opus 14 n°9 ; Les Lilas, Opus 21 n°5 ; La Résurrection de Lazare, Opus 34 n°6
- Sergei Taneyev (1856-1915), Tout dort, Opus 17 n°10 ; Menuet, Opus 26 n°9 ; Non ce n’est pas le vent, Opus 17 n°5 ; La route en hiver, Opus 32 n°4 ; Stalactites, Opus 26 n°6 ; Le cœur bat sans relâche, Opus 17 n°9
- Franz Liszt (1811-1886), Oh ! Quand je dors ; Trois Sonnets de Pétrarque : Je ne trouve point de paix, Il m’a été donné de voir sur terre un ange
- Piotr Ilitch Tchaïkovsky (1840-1893), 6 Romances, Opus 73 : Nous étions assis tous deux – Nuit – Par cette nuit de lune – Le soleil s’est couché – Dans les jours sombres – A nouveau seul, comme avant
- Henri Duparc (1848-1933), Extase
- Giuseppe Verdi (1813-1901), Otello : Vanne, la tua meta già vedo... Credo in un Dio crudel
- Dmitri Hvorostovsky, baryton
- Ivari Ilja, piano











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