ClassiqueInfo.com



Discantus : l’argument de beauté

vendredi 15 octobre 2010 par Philippe Houbert
JPEG - 119.1 ko
Ensemble Discantus
DR

Depuis bientôt vingt ans, chaque concert de l’ensemble Discantus est un événement spécial : plongée dans un univers auquel le mélomane farci de sonorités baroques, classiques, romantiques ou contemporaines est beaucoup moins habitué et doit avouer de sérieuses lacunes de connaissances, mais aussi mise en condition par une forme de scénographie, certes très simple, mais qui, par la parfaite adéquation avec la musique interprétée, fixe l’attention de l’auditeur.

Le nouveau programme de l’ensemble créé et dirigé par Brigitte Lesne a été bâti autour de quelques pièces extraites de la production sacrée de Gilles Binchois (c. 1400-1460). Ce dernier, dont le vrai nom était Gilles de Bins, fit, comme la plupart des compositeurs de son temps, une carrière ecclésiastique, passant une trentaine d’années de sa vie dans la charge de chapelain du duc de Bourgogne. La chapelle ducale accompagnait Philippe le Bon (fils du célèbre Jean sans Peur et père du non moins connu Charles le Téméraire) dans tous ses déplacements (et dieu sait si, en ces ultimes phases de la guerre de Cent ans, ceux-ci étaient nombreux). C’est dire s’il fallait alimenter en œuvres de plain-chant monodique et en pièces polyphoniques une chapelle qui se devait de chanter la messe quotidiennement.

Malheureusement, les livres de chœur utilisés ont tous disparu et les pièces disponibles, dont celles données en l’Eglise des Billettes, se trouvent dans des manuscrits compilés du nord de l’Italie. Ce qui confirme, alors que Binchois n’a jamais voyagé dans la péninsule, qu’il figurait en bonne place dans le panorama européen que les princes italiens pouvaient faire collecter par leurs maîtres de chapelle.

En l’absence d’un cycle de messe complet, ce sont des mouvements épars de l’ordinaire (Kyrie-Gloria-Sanctus-Agnus Dei) qui constituèrent la colonne vertébrale du programme. L’expressivité de ces pièces, notamment le Kyrie et le superbe Sanctus, les rapproche des grands retables peints par les contemporains et collègues de cour de Binchois : Jan van Eyck, Robert Campin, Petrus Christus ou autre Rogier van der Weyden. A ces pièces, Discantus ajoute des compositions propres à des célébrations spécifiques. Ainsi, le concert débutait par un Introït, « Salve sancta parens » qui était destiné à la messe de l’Assomption et à d’autres fêtes célébrant la Vierge Marie. Cette composition, ainsi que celle qui mit fin à la première partie, l’antienne « Da pacem, Domine », utilisent la technique du faux-bourdon, procédé harmonique improvisé consistant, pour les deux voix graves, à dupliquer la mélodie supérieure et qui deviendra monnaie courante dans la musique de la Renaissance. L’accompagnement aux cloches à main dans le « Da pacem, Domine » est merveilleusement adapté au texte apaisé de cette pièce.

JPEG - 141.9 ko
Van Eyck, l’Angeau mystique, panneau central

Philippe le Bon ayant choisi le camp des anglais contre les Armagnacs et le dauphin, futur Charles VII, il n’est guère étonnant de retrouver d’étroites influences de la musique d’outre-Manche dans les recueils de la chapelle bourguignonne et inversement. Le « carol », genre typiquement britannique, composition polyphonique de forme strophique comportant un refrain (burden) et des couplets (verses), fut largement représenté dans le programme proposé par Discantus, tant avec des pièces célébrant la Nativité (« Omnes una gaudeamus », « Ecce quod natura »), la Vierge (« Salve sancta parens ») et même un prince anglais non identifié (« Princeps serenissime »), cette dernière laissant clairement reconnaître le thème de la chanson « L’homme armé », base de tant d’œuvres polyphoniques du XVème au XVIIème siècle.

Enfin, autre trait courant à l’époque, le « contrafactum » ou substitution d’un texte à un autre sans changer la musique de façon substantielle. Deux exemples nous furent donnés avec le très bel hymne « Virgo rosa venustatis », tiré de la chanson du même Binchois « C’est assez pour morir de dueil » et le très émouvant « Ave corpus Christi », « contrafactum » de la chanson courtoise « Adieu mes tresbelles mestresse ». De cet ensemble en apparence disparate, du moins quant aux sources, Brigitte Lesne et ses amies/disciples firent un bouquet d’un rare équilibre, agrémentant certaines pièces d’un accompagnement de cloches à main, comme dans cette bénédiction finale qui transporta le public enthousiaste assez près des célèbres anges du retable de l’Agneau mystique de Gand.

A noter qu’un souvenir sonore, proposant quelques menues variantes de contenu et un ordre d’interprétation sensiblement différent de celui du concert, est déjà disponible avec un enregistrement qui sortait le même jour chez Aeon, disque duquel l’exergue de cette chronique emprunte le titre : cet « argument de beauté » ou, en latin » causa pulchritudinis » étant le mot d’ordre que le musicologue Charles van den Borren recommandait aux interprètes de cette musique pour faire le juste emploi des accidents ornementaux laissés à leur bon vouloir.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Eglise des Billettes
- 08 octobre 2010
- Gilles Binchois (c. 1400-1460), Polyphonies sacrées
- Discantus : Christel Boiron, Hélène Cecarpignies, Vanessa Fodil, Anne Guidet, Lucie Jolivet, Brigitte Le Baron, Brigitte Lesne, Caroline Magalhaes, Catherine Schroeder, Catherine Sergent, voix de femmes a capella et cloches à main
- Brigitte Lesne, direction











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 550571

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique vocale et chorale   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License